Les Révoltés de l'an 2000

Publié le par the idiot

¿Quién puede matar a un niño?
(1976)
Narciso Ibanez Serrador
Luis Fiander, Prunella Ransom

 

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Avec son titre, digne du pire de la série Z italo-autrichienne du fin fond des années 1980, plus d’un spectateur frileux risquerait de passer outre le deuxième long-métrage de Narciso Ibanez Serrador. Pourtant, derrière ce désastreux choix marketing d’un distributeur français dont on se demande bien ce à quoi il pensait se cache un véritable bijou du cinéma fantastique espagnol, à ranger dans vos dvd à côté de Cria Cuervos et de L’Esprit de la ruche, de Carlos Saura et Victor Erice respectivement. Les Révoltés de l’an 2000 offre ce qui se fait de meilleur dans le cinéma fantastique, plongeant le spectateur dans un cauchemar éveillé, faisant surgir l’étrange du trivial.

 

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L’histoire repose sur une idée minimaliste et pourtant effrayante dont le potentiel est pleinement exploité par Serrador. Un couple de touristes anglais, Tom et Evelyn, sa femme enceinte jusqu’aux yeux, se rend sur une île de pêcheurs au large de la côte espagnole pour se reposer pendant leurs vacances, échappant ainsi aux plages bondées de baigneurs. Tom garde un souvenir paradisiaque du temps passé à Almonzora dans sa jeunesse et, à première vue, les paysages méditerranéens ensoleillés se conforment à sa description. Mais rapidement le couple va comprendre que quelque chose d’étrange se trame sur la petite île. Après leur arrivée au port, où ils sont accueillis froidement par une poignée d’enfants, ayant rejoint le centre-ville, les voyageurs se retrouvent à déambuler seuls dans les rues et les magasins. Aucun habitant ni commerçant ne vient à leur rencontre et l’endroit baigne dans un silence pesant et une chaleur étouffante.

 

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Enfin parvenus jusqu’à l’unique hôtel de l’île, Tom et Evelyn apprennent qu’ils ne sont pas les seuls étrangers à Almonzora, les passeports d’une famille allemande ayant été déposés à l’accueil. Mais comme partout ailleurs, à l’hôtel personne ne vient pour accueillir les deux touristes. Parti fouiller le bâtiment, Tom est alerté par les cris de sa femme qu’il retrouve face à face avec un homme visiblement épuisé à tous les niveaux physiques et mentaux. L’homme s’avère être originaire de l’île et dévoile la vérité au couple. Quelques jours plus tôt les enfants du village se sont mis à attaquer les adultes et à tuer ces derniers sans scrupules. Face à la cruauté de leurs jeunes assaillants, les adultes ont été incapables de se défendre car, comme l’explique cet homme : « Qui pourrait tuer un enfant ? » Dans l’espoir de s’évader le couple décide de fuir vers l’autre côté de l’île où se trouve un village de pêcheurs. Débute alors une chasse à l’homme impitoyable menée par des enfants dénués de toute notion d’innocence.

 

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Rares sont les films d’horreur qui se déroulent en plein jour et encore plus rares sont ceux qui parviennent à éveiller un véritable sentiment de terreur dans le cœur du spectateur. Les Révoltés de l’an 2000 réussit à la fois ces deux paris et en est d’autant plus un film singulier. Un enfant est effrayant à bien des égards et nombre de réalisateurs l’ont bien compris, exploitant l’idée de subvertir ce qui constitue dans l’imaginaire collectif l’image la plus forte de l’innocence. Serrador pousse l’idée à son extrême, faisant des enfants de son film des bourreaux cruels mais joueurs et sans jamais verser dans une quelconque théorisation du pouvoir comme c’est le cas dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches, une œuvre voisine.

 

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La mise en scène de Serrador est incroyablement resserrée tout au long du film, faisant inlassablement avancer le récit sans jamais s’attarder sur d’inutiles détails. Dans sa manière de filmer, il parvient à nous glacer le sang avec de longs plans insistants sur des visages poupins et à instaurer une ambiance dérangeante, promenant le spectateur à l’aide de sa caméra dans les ruelles labyrinthiques du petit village. S’en dégage une immense impression de claustrophobie et même le titre anglais – Trapped! – paraît bien plus adéquat que celui que nous lui connaissons dans l’hexagone. Dès les premières scènes sur Almonzora, le spectateur comprend que le couple ne trouvera aucune échappatoire au calvaire qu’il devra bientôt affronter et que, livré à lui-même, il a été abandonné par la société protectrice.

 

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Dans sa démarche, qui se refuse obstinément à toute explication, tout comme dans sa mise en scène, Les Révoltés de l’an 2000 fait énormément penser aux Oiseaux d’Hitchcock, autre grand film dans lequel le mal arrive sans prévenir pour mener la tension vers son sommet. Cependant le film de Serrador est bien plus jusqu’auboutiste que celui de son illustre prédécesseur. Les enfants y incarnent simplement le malheur, ils sont un fléau qui se déchaîne sur l’humanité toute entière pour punir celle-ci et la châtier de la manière la plus marquante qui soit.

 

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Déshumanisés, les enfants d’Almonzora semblent être devenus l’instrument de la rétribution tout autant que celui des enfers et c’est à ce niveau que le film de Narciso Ibanez Serrador s’avère être le plus intéressant, devenant plus qu’un film d’horreur, un conte subversif sur la cruauté humaine. Les Révoltés de l’an 2000 s’ouvre sur une longue séquence montée à partir d’images d’archives illustrant divers conflits et famines ayant ravagé le monde, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Europe. Le narrateur nous rappelle incessamment, faisant de ce concept un véritable leitmotiv, que la partie de la population qui souffre toujours le plus de n’importe quel type de catastrophe, qu’il soit d’ordre naturel ou du fait des hommes, sont les enfants. Pour chaque événement, il rappelle le nombre d’enfants ayant péri ou souffert de mutilations et de malnutrition, les images n’épargnant en rien la sensibilité de même le spectateur le plus endurant.

 

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Serrador semble ainsi insinuer que le calvaire qu’affrontent ses personnages n’est que justice et signe, ce faisant, un film cynique dont les idées, renforcées par la force de certaines images, éveillent un sentiment de terreur pure. A chaque instant où le film menace de sombrer dans la redondance et la lourdeur, le réalisateur parvient à insuffler une idée neuve à son récit, rendant à chaque fois son œuvre plus oppressante et ne laissant jamais au spectateur le temps ni de souffler, ni celui de s’ennuyer.

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coltrane 01/05/2011 18:42



Cria Cuervos est un chef d'oeuvre. Je ne connais pas le film d'Erice. Le Labyrinthe de Pan m'a estomaqué. Cette façon de mèler la grande Histoire et le fantastique !


Un film français récent a aussi réussi ça : Djinns. Là on est dans le sahara algérien à une époque où vont avoir lieu de mystérieux essais...



the idiot 04/05/2011 11:33



Tiens, on l'a offert à ma copine celui-là. Pas encore osé le regarder, le dvd donne l'impression d'un bon petit nanar. On lui accordera donc sa chance.



coltrane 24/04/2011 11:47



J'avais un peu peur que ce soit un petit film avec les défauts de l'amateurisme mais c'est très bien fait et le réalisateur espagnol parvient à renouveler une thématique (celle des enfants tueurs
ou maléfiques) peu vue au cinéma (dernièrement il y a eu les Proies, également un film espagnol).


Un film qui fait froid dans le dos.



the idiot 24/04/2011 12:54



Il y a pas mal de films fantastiques espagnols sur le sujet de l'enfance. Récemment on a eu les films de Del Toro, Le Labyrinthe de Pan et L'Echine du Diable, mais je conseille
surtout Cria Cuervos et L'Esprit de la ruche, de Saura et Erice respectivement. Les Révoltés de l'an 2000 est un peu daté au niveau de sa réalisation, mais il y a des
plans qui font franchement froid dans le dos et des idées de mise en scène excellentes (le foetus qui se rebelle...).



Marc Shift 09/02/2011 16:50



Effectivement le titre est à chier, c' est d' ailleurs la raison pour la quelle je ne l' ai pas encore vu, mais à force de lire des choses positives dessus je finirais sans doutes par le voir
(comme le septème sceaux et bbientôt en chronique la nuit du chasseur)



the idiot 09/02/2011 20:53



J'ai bien envie de revoir La Nuit du chasseur, ça fait quelques temps. Mitchum est terrifiant dans ce film.