Persona

Publié le par the idiot

Persona
(1966)
Ingmar Bergman
Liv Ullmann, Bibi Andersson

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Après la reconnaissance mondiale des années 1950 suite au succès critique de films comme Le septième sceau ou Les Fraises sauvages, au début des années 1960, Ingmar Bergman amorce une nouvelle ère dans sa carrière cinématographique avec une trilogie de films consacrée au silence de Dieu. Cette période est marquée par l'austérité et la sévérité des propos ainsi que par les éclairages sublimes de Sven Nykvist qui font ressortir tous les tourments des personnages, un chef opérateur qui suivra dès lors Bergman jusqu'aux années . Parmi les films les plus marquants de cette époque, Persona tient une place à part. Film d'une violence intérieure rarement atteinte, Persona est sans doute aussi l’œuvre la plus avant-gardiste du metteur en scène suédois ainsi qu'un récit énigmatique, explorant l'impossibilité de se représenter avec justesse, d'être celui que l'on aimerait ou que l'on s'imagine.

Le titre du film de Bergman fait allusion à la psychologie analytique élaborée par Jung dans laquelle la persona désigne ce qui organise le comportement d'un individu vis-à-vis de la société dans laquelle il évolue, développant l'idée selon laquelle chaque membre d'une société doit se conformer à un rôle social défini et réglementé, un rôle qui l'empêchera foncièrement de devenir lui-même. Jung, à son tour, avait déjà emprunté la notion de persona au théâtre latin dans lequel il désignait les masques que portaient les acteurs et qui avaient pour double fonction de donner à l'acteur l'apparence de son personnage et d'amplifier sa voix, deux thématiques charnières de ce film complexe qui interroge à la fois l'impossibilité d'être soi-même et donc de comprendre sa propre essence et l'impossibilité de la communication entre individus et donc de la compréhension mutuelle et de la compassion fraternelle entre deux membres de la même espèce.

Lorsque Elizabeth Vogler s'arrête en pleine tirade lors d'une représentation de la pièce Electre dans laquelle elle tient le rôle principal, ce n'est que le début d'un long silence ininterrompu qui accompagnera la dépression profonde de l'actrice célèbre. Alors qu'elle semble être en parfaite santé, Elizabeth se mure dans son silence, résistant aux efforts des médecins qui cherchent à la faire sortir de sa torpeur et s'aliénant aux yeux de son mari et de son jeune fils. Sa thérapeute l'envoie séjourner et se reposer dans une villa au bord de la mer en la compagnie d'Alma, une jeune infirmière chargée de prendre soin de la patiente. Peu à peu, une empathie s'instaure entre les deux femmes et Alma, dont l'on comprend rapidement qu'elle n'a jamais eu quelqu'un avec qui partager ses émotions et ses problèmes, trouve en Elizabeth une confidente silencieuse mais propice à l'écoute.

Alors que dans un premier temps la relation semble bénéfique aux deux femmes, Alma trouvant en Elizabeth quelqu'un à qui parler de ses angoisses et Elizabeth paraissant répondre à la jeune femme, sinon par les mots du moins par ses gestes, elle se dégrade rapidement lorsque l'infirmière lit une lettre adressée par sa patiente au médecin en chef dans laquelle l'actrice confesse prendre plaisir à étudier les états d'âme de son garde-malade. Les rapports entre les deux femmes se détériorent alors, l'empathie cédant la place à une haine malsaine, voire violente, et la tendresse à l'agressivité. L'origine de ce bouleversement reste ambiguë, les intentions d'Elizabeth restant dans l'ombre de son silence. Si Alma a lu la lettre, c'est en premier lieu parce qu'Elizabeth a oublié, ou omis, de sceller l'enveloppe qui la contenait, fournissant ainsi une invitation à lire sa confession.

Acte manqué, provocation ou simple erreur innocente ? La réponse restera à jamais inconnue, égarée dans les méandres d'un film en forme de labyrinthe dans lequel les gestes se répètent, se reflètent et s'inversent, où les personnages se superposent avant de se scinder en une multitude de facettes dont aucune ne sera à l'image de la vérité. Si Persona semble suivre une quelconque linéarité ce n'est que pour mieux brouiller les pistes de lecture et estomper la frontière entre représentation et réalité. Une pellicule incandescente qui semble se rompre et se réduire peu à peu en cendres, des visages projetés sur le mur de la chambre du fils d'Elizabeth, tout est là pour nous prévenir de l'artifice de la représentation, jusqu'au rapprochement entre l'acteur qui joue un rôle sur scène et l'individu qui joue un rôle sur la scène sociale. Bergman nous demande ce qui arrive lorsque l'on n'a plus envie d'endosser ce rôle, de se plier à la règle du jeu, et déconstruit au passage le tissu des relations sociales.

Alors même qu'Alma et Elizabeth se heurtent l'une à l'autre, s'affrontent, et que l'opposition quasi symétrique devient l'élément dominant du film tant au niveau esthétique (l'éclairage tranchant avec un noir et blanc violemment contrasté, la répétition de plans avec des éléments inversés) que narratif (le flux de paroles d'Alma contre le silence d'Elizabeth, les trajectoires et les aspirations des deux femmes, leur rapport même), les deux personnages du film commencent étrangement à se ressembler et à se rapprocher jusqu'à donner l'impression d'être des facettes différentes d'une seule et même personne. Ici encore, il ne faudrait pas prendre ce que nous raconte Bergman au pied de la lettre et surtout se souvenir qu'il s'agit de la représentation d'une idée et non de sa simple imitation. Alma n'est pas Elizabeth, les deux femmes n'existent pas, elles ne sont que fiction et abstraction.

Leurs relations, pourtant, semblent étrangement réelles, et ce précisément du fait que le tissu des relations sociales est fait du même artifice que la représentation théâtrale, cinématographique et tout simplement artistique. Nous sommes tous, en tant qu'individus, condamnés à jouer un rôle, à se représenter sur la scène de la vie (« All the world's a stage » écrivit Shakespeare dans Comme il vous plaira) et à ne jamais s'accomplir réellement en tant qu'individus. Bergman est un réalisateur réputé misanthrope mais il se montre surtout ici compatissant du sort des hommes, montrant qu'avec un peu de volonté il nous serait sans doute possible de s'affranchir des carcans qu'il dénonce et de l'aliénation que la société nous impose. Il nous prévient cependant aussi que cet émancipation s'accompagne d'une violence qu'il faudra subir et infliger aux autres, que la main invisible qui nous dirige est puissante même si elle n'est pas invincible.

Persona n'est pas un film lynchien, ce n'est pas une énigme à clefs que l'on peut résoudre, un détournement d'un quelconque genre, mais plutôt un objet qui questionne son spectateur et auquel chacun devra donner sa propre réponse. Je vous ai livré la mienne et je suis curieux de connaître la vôtre. Avant tout, Persona est un film rare qui ne ressemble à aucun autre et qui peut pourtant parler à chacun de ses spectateurs car nous avons tous connu une situation analogue à celle des deux jeunes femmes, ce sentiment de trahison, la détérioration d'une forte amitié en animosité, le sentiment de ne pas toujours être maître de son comportement et de ses décisions et surtout l'impossibilité à exprimer avec précision ce que l'on ressent et donc la futilité d'essayer. Sous sa façade austère, Bergman traite avec un grand humanisme une question essentielle et complexe, permettant à ses spectateurs de poser à leur tour la même question qui le taraude et de découvrir leurs propres réponses, des motifs d'espoir ou des raisons pour désespérer.

Publié dans Cinéma

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Cachou 02/08/2011 22:30



Complet HS: je suis tombée par hasard sur un film incroyable d'un réalisateur que je dois bien avouer ne pas connaître (enfin, jusqu'à présent, parce que là, je vais louer le second film de lui
disponible à la bibli): "La Clepsydre" de Wojciech J. Has. J'en parlerai demain soir sur le blog normalement. M'est avis qu'il devrait te plaire...


 


Par contre, vu "Une femme sous influence". Aimé mais pas adoré. Peut-être parce que s'il m'a plu formellement, il ne m'a pas touchée pour autant. Mais je ne suis pas forcément très fan de Gena
Rowlands au départ.



the idiot 03/08/2011 13:14



Je connais Has de nom, mais je n'ai jamais vu ses films. Je crois qu'on en a quelques uns à la librairie alors peut-être que j'en emprunterai un pour y jeter un coup d'oeil. Je ne sais pas trop
ce qu'on a en stock. C'est quand même bien que tu te réconcilies avec Cassavetes.