Satantango, un film de Bela Tarr

Publié le par the idiot

Satantango
Sátántangó
Réalisé par Bela Tarr

(1994)

Dès le premier plan de ce film qui s'impose immédiatement comme une œuvre à l'ambition démesurée, Bela Tarr nous transporte et nous enferme dans les paysages dévastés de son univers apocalyptique. Un ciel ténébreux pèse intensément sur la campagne de noir et de blanc et offre un reflet ironique du sol boueux, labouré par des pluies incessantes, dans lequel les personnages semblent s'enliser toujours plus profondément et creuser au jour-le-jour leurs propres tombes crasseuses. Aucun horizon ni aucune route n'offre d'échappatoire aux spectateurs ou aux habitants de ce petit village, triste bourg érigé autour d'une ferme collective, dont Tarr nous conte l'histoire de la paysannerie morne, tout en offrant la vision d'un pays qui s'écroule et du rêve dévasté de l'utopie marxiste. Ce premier plan qui navigue lentement entre des bâtisses vétustes, filmant au passage le bétail et n’hésitant jamais à s'attarder sur la morosité ambiante et le caractère sordide de cette vie, est à l'image de tous les plans du film et de toutes les phrases du roman de Laszlo Krasznahorkai, Tango de Satan, dont l'œuvre est adaptée. Cet instant semble vouloir se prolonger infiniment, en quête d'un aboutissement toujours plus évasif, avant de s'effondrer sur lui-même en une chute sans fin vers l'insondable abîme des ténèbres. Chaque séquence du film, suivant rigoureusement le découpage du roman, se replie sur elle-même et semble ramener le récit à son point de départ, chorégraphiant une danse sans espoir ; l'infernal tango de Satan.

Le film de Bela Tarr reste très fidèle au roman dont il est tiré et qui a été publié, en Hongrie, une dizaine d'années plus tôt. Le réalisateur se permet simplement quelques changements, certaines coupes, afin de rendre son histoire plus adaptée au récit cinématographique. L'essentiel du livre, notamment le pessimisme et l'humour absurde de l'auteur, s'y retrouve, ainsi que la sensation, traduite à merveille par la caméra de Tarr, que nous procurent les phrases de Krasznahorkai, des phrases qui, comme celles qui suivent, creusent le temps et le sens des mots : « La pluie s'est un peu calmée lorsqu'ils quittent la ville. La nuit tombe. Pas d'étoiles, pas de lune. Arrivés au carrefour d'Elek, à cent mètres devant eux, une ombre vacille : un homme en imperméable tourne et s'engouffre dans l'obscurité. La route est recouverte de boue à perte d'horizon, l'horizon que camouflent les sombres taches de la forêt, la nuit tout en tombant dissout le solide, absorbe la couleur, fait frémir l'immobile, fige le mobile, la route ressemble à une chaloupe qui se balance avec mystère, échouée dans le marécage du monde. Aucun vol d'oiseaux ne vient déchirer le ciel alourdi, aucun animal ne vient par son cri, par son murmure égratiner le silence qui comme la brume crépusculaire se déverse au-dessus de la terre, seule une biche aux abois lève la tête puis – comme aspirée par le marécage – s'affaisse, prête à s'enfuir dans le vide. »

Dans Satantango, Tarr dilue le temps par une narration langoureuse ainsi que dans la construction de son récit ; allongeant la durée de chaque geste jusqu'à son point de rupture, il confère ainsi à chaque mouvement et à chaque parole de ses personnages l'impression d'une pénibilité extrême. La même scène se rejoue ici cinq, voire même six fois, un instant unique se voyant éparpillé entre la multitude des points de vue qui y participent ou qui le subissent jusqu'à donner l'impression d'une circularité parfaite, d'un retour inévitable sur les mêmes pas et vers les mêmes erreurs. Car dans cet univers qui interprète la fin d'un rêve ou de l'espoir comme la fin du monde, il n'y a plus aucune évolution qui soit possible. Comme Sisyphe chez Camus, comme Vladimir et Estragon chez Beckett, comme des pochards dansant les trois mêmes pas tout au long d'une nuit d'ivresse, les villageois sont condamnés à répéter les mêmes gestes, à vivre des journées semblables les unes aux autres jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la fin du monde, à naviguer sur les vagues redondantes du temps et à s'échouer encore et toujours au petit matin sur le rivage des rêves brisés de la nuit passée. Quand l'un d'entre-eux évoque « la routine pesante de cette putain de vie » on ne peut s'empêcher de penser à l'écriture de Beckett. Malgré ce pessimisme affiché, le film n'est pas entièrement dénoué de légèreté, Bela Tarr présentant cette vision âpre du monde telle une vaste comédie dont nous sommes les clowns tristes.

Cette comédie laconique est le plus souvent filmée à hauteur d'yeux, les plans commençant souvent par prendre leur sujet de dos comme pour donner au spectateur l'impression de regarder par dessus l'épaule des villageois pour mieux épier chacun de leurs faits et gestes. La caméra plane autour d'eux pour mieux s'effacer et toujours renforcer cette impression d'immersion totale. Elle tourne autour autour des personnages ou attend que ces-derniers tournent autour d'elle pour capturer chaque instant de faiblesse, de laideur ou d'humanité, mettant en scène une danse rendue morbide par l'absence de toute forme de séduction. L'esthétique adoptée par Tarr est majoritairement sobre, voire terre-à-terre, mais parfois la caméra s'élève pour donner le recul nécessaire à la distanciation ou, au contraire, se rapproche pour magnifier telle scène comme l'apparition en pleine nuit d'Irimias, Petrina et Sanyi sur la route, les brumes fantomatiques qui s'élèvent autour du château ou le chant possédé de Keleman « Ma mère est la mer !/Mon père est la terre !/C'est ma vie!/Tango, Tango, Tango. ».

C'est au cours de ces envolées lyriques, lorsque la caméra nous permet de goûter aux sensations des personnages, que Satantango parvient à rompre avec la réalité dans laquelle il semblait pourtant si fortement s'ancrer. Au cours de ces quelques plans, à l'auberge ou sur les routes, où le temps ralentit presque au point de s'arrêter, cette rupture semble inéluctable. Le temps pourtant finit toujours par reprendre son flot et couler inlassablement en avant, entraînant tous les espoirs des villageois sur son chemin. L'aspect le plus travaillé reste sans doute le son avec les nombreux bruits de cloches, de pluie, de pas et les flots de paroles insensés qui participent à cette dilution obstinée du temps et qui nous préviennent d'une dimension invisible au regard, nous faisant sentir sa présence même lors des scènes les plus triviales. Cependant, même si le son n'est pas naturel, il reste discret et difficile à caractériser ; point ici de grands effets sonores ni de musique mélodramatique, tout se fait chez Tarr dans l'absolue sobriété. Malgré les sept heures du film et ce travail obsédé sur le temps, sur la durée et la trivialité absolue de la vie, il n'y a aucune longueur dans Satantango. Le film possède et imprime sa propre logique au temps et le cisèle jusqu'à ce qu'il obéisse aux rythmes du récit et de la vie des personnages. Les yeux restent rivés à l'écran car ce film est marqué par une création poétique de tous les instants ; au cours des longues promenades sur des routes désolées ou des discussions des ivrognes, quelque chose d'absolument magique se réalise à chaque seconde sous notre regard.

Les personnages du film ont beau être des clowns haïssables, ils n'en sont pas moins attendrissants. Ce sont des bouffons aux intérêts et aux fins compréhensibles dont les plus malins parviennent à transcender leur propre passivité pour mettre en scène, sans aucun scrupule, les destins de leurs tristes congénères. Le véritable drame ne puise pas son origine dans le parcours des uns et des autres, mais naît du fait que la vie, cette grande farce, n'a pas de sens, qu'elle est sans importance. Les gestes du quotidien se répètent à l'image de ces longues marches que Tarr filme de bout en bout et sans répit jusqu'à ce que tout événement devienne absolument trivial, insignifiant et absurde. En effet, quel sens donner à la mort de la jeune Estike, ce moment crucial placé au milieu du récit et vers lequel toutes les scènes et tous les personnages convergent ? Ce suicide, qui restera incompris de tous, se joue en pleine nuit alors que les villageois se sont réunis par petits groupes à l'auberge en une attente grisée du retour annoncé des fantômes du passé, Irimias et Petrina, deux des leurs que l'on croyait morts et qui resurgissent pour semer le trouble et annoncer un temps nouveau. Avant cette nuit funeste, Tarr a déjà donné un bel aperçu de ses personnages, faisant s'écouler dans cette première partie du film une journée entière du village qu'il décompose au travers du spectre des différents personnages pour révéler au spectateur les complots et les bassesses des uns et des autres, les tensions, les enjeux et les haines futiles qui font tourner ce microcosme agonisant.

Alors que Futaki s'éveille au son halluciné de cloches inexistantes dans le lit de Mme Schmidt, le mari de cette dernière et M Kraner reviennent de la ville où ils se sont rendus pour vendre le fruit du travail annuel. Caché dans une pièce attenante, il surprend le couple Schmidt en pleine discussion et apprend qu'au lieu de partager les revenus entre tous ceux qui participent au travail, les deux foyers, flairant l'irréversible déchéance de la ferme collective, ont décidé de se partager le butin afin de prendre un nouveau départ dans un ailleurs vague et idéalisé. Leurs plans s'enrayent déjà alors qu'ils se voient forcés d'accepter Futaki dans leur combine mais, avec l'annonce du retour d'Irimias et de Petrina qui intervient quelques instants plus tard, ils se voient dans l'obligation de mettre en suspens leur plan et leurs espoirs. Alors que, dans un attentisme lourd de conséquences, les villageois choisissent de mettre leurs vies entre les mains de cet enfant du pays que l'on prend pour un génie, ou encore un magicien, le docteur épie tout ce petit monde au travers de sa fenêtre, notant tout ce qui se passe, décrivant chaque parole et chaque action dans des carnets dédiés aux différents villageois en un voyeurisme misanthropique, sans but ni explication. Sans se rendre compte de l'ironie de sa clairvoyance mal-placée, muré dans sa tanière, le docteur se murmure à lui-même en fin observateur de la vie et des choses « C'est cette mortelle inertie qui les met à la merci de ce qu'ils craignent le plus. » Lui-même se mettra finalement en mouvement pour rejoindre l'auberge et s'approvisionner en liqueur pour l'hiver, abandonné à son sort qu'il est par sa bonne qui ne supporte plus cette aliénation folle. Au cours de cette promenade nocturne, il s'effondrera dans l'obscurité de la forêt avant d'être amené à l'hôpital où il passera un séjour de deux semaines, un séjour qu'il passera dans l'ignorance totale de tout ce qui se passe au village.

Alors que tous attendent le retour d'Irimias et Petrina, comme si cela pouvait mettre un terme à la décadence générale, les deux hommes, à peine sortis de prison, s'entretiennent avec un représentant des autorités qui les engage comme informateurs, leur demandant de lui rendre compte des agissements du peuple. Ils prennent alors le chemin du village, décidés à prendre cette fois le meilleur sur la vie. Délaissée par sa mère et ses deux grandes sœurs, les prostituées notoires et assumées du village, Estike doit se frayer un passage solitaire au travers de cette même vie. Pendant que les villageois se réunissent et que les fantômes préparent leur retour, la fillette se promène dans la nuit pluvieuse, trimbalant avec elle le cadavre d'un chat qu'elle aura nourri de mort-aux-rats et avec, pour seule compagnie, sa confiance brisée en son grand frère, Sanyi, qui lui aura dérobé sans scrupules les quelques sous qu'elle avait réussi à mettre de côté. Seule, apeurée, incomprise et ignorée, l'enfant s'enfuit dans les ténèbres pour y sombrer, tentant une ultime expérience veine pour essayer enfin de comprendre ce monde qui l'a fait tant souffrir.

C'est autour de son cadavre chétif que s'ouvre la deuxième partie de Satantango, les villageois s'étant réunis pour avaler les paroles d'Irimias qui, en prophète illuminé ou en habile orateur, leur propose un nouveau projet de vie commune. Les fantômes du passé, de l'utopie marxiste et du régime qui s'écroule lentement, semblent alors renaître de leurs cendres et les villageois, dans un élan d'enthousiasme aveugle, s'apprêtent à défier tous les risques pour suivre celui qu'ils considèrent comme leur sauveur. Alors que les villageois, portés par un nouvel espoir, font route vers la villa Almassy où ce projet doit se concrétiser, Irimias, Petrina et Sanyi se dirigent, en possession de leur capital, à la ville pour s'y entretenir avec de vieilles connaissances dont un marchand d'armes auquel leur meneur prétend vouloir acquérir suffisamment d'explosifs pour faire sauter le monde entier. Les trois hommes ne feront finalement leur apparition à la villa Almassy qu'avec quelques heures de retard sur le rendez-vous prévu. Ils trouvent les villageois entrain déjà de perdre espoir, commençant à penser qu'ils se sont encore une fois laissés avoir par ce monde cruel qui s'acharne sur eux. Ce retour n'a cependant pour but que d'annoncer l'ajournement du projet, la conjoncture politique actuelle y étant défavorable selon Irimias et ses comparses. Les villageois sont dispersés en divers lieux avec seulement de quoi survivre les premiers temps ; ils ont raté leur chance, l'occasion de repartir à zéro, de bâtir quelque chose de neuf, s'est envolé à jamais sans qu'ils n'aient eu la présence d'esprit de s'en saisir. Le vent du changement a soufflé par dessus leurs têtes. Le tango de Satan devient ainsi symbolique de la vie avec ses six pas en avant et six pas en arrière. Tout converge et diverge en un unique instant crucial dont il s'agira de s'emparer pour ne pas voir filer sa vie au fil du temps, de voir s'envoler sa chance, fuyant à jamais devant la misère.

Le film peut être interprété autant comme un conte apocalyptique que comme une allégorie politique avec Irimias en incarnation du mal, flanqué de ses anges de la destruction d'une part, et en tyran manipulateur appuyé par sa milice personnelle par ailleurs. Dans les deux cas, il sème partout sur sa route le trouble, le désespoir, le malheur et la destruction. Autour de lui règne la tempête dont les pluies battantes ravagent les gueules burinées des villageois qui sont à l'image des paysages désolés qu'ils habitent, de ces plaines balayées par la pluie et le vent au milieu desquelles se dressent les silhouettes d'arbres morts ; leurs visages ceux d'hommes qui vivent davantage dans l'attente que dans l'espoir. Malgré le caractère méprisable du personnage, Irimias restera à jamais une énigme, ses intentions restant floues jusqu'à la fin du film tout comme le fond de sa pensée et sa véritable nature. On ne saura de lui s'il s'agit d'un prophète comme le pense Mme Schmidt, d'un démon comme se l'imagine Mme Halics, ou d'un simple truand comme semble le croire son ami Petrina. C'est là un des nombreux tours de force réalisés par Bela Tarr qui, en ce faisant, nous interroge sur la notion du mal absolu, de la possibilité de son incarnation par un être unique comme de la probabilité toute aussi forte de son omniprésence. Dans Satantango la cruauté et la violence se trouvent partout, dans les intimidations et les insultes des villageois, dans leurs bagarres et leurs plaisanteries, jusque dans les jeux et la malveillance innocents de la jeune Estike. Pour autant, on ne peut décrire aucun de ces personnages comme fondamentalement mauvais. Même les machinations d'Irimias qui manipule les villageois pour arriver à ses fins incertaines trouvent leur écho dans les complots ébacuhés par les fermiers.

Quand le docteur, qui ignore tout ce qui s'est déroulé en son absence, fait finalement son retour il découvre le village entièrement déserté. Alors que l'aube éclaircit l'horizon devant sa fenêtre et qu'il se demande pour quelle raison tous restent calfeutrés dans leurs maisons, le son de cloches vient tourmenter son esprit déjà gangréné par la folie. Il marche alors jusqu'à l'unique église à proximité du village dont le clocher a été détruit depuis de longues années et y découvre un fou, martelant un morceau de fer et hurlant à l'arrivée des Turcs. De retour dans sa tanière, ne comprenant plus rien à ce monde qui l'entoure, le docteur cloue des planches à sa fenêtre pour obstruer cette ouverture sur le monde par laquelle il observait le passage du temps. Cloîtré dans l'obscurité totale (l'écran est désormais entièrement noir), il sombre irrémédiablement dans le gouffre de sa propre folie et reprend, mot pour mot, la narration qui avait ouvert le film. La boucle est à jamais bouclée et le récit se termine là où il avait commencé. Le tango de Satan est condamné à la répétition infinie, l'échec du genre humain aussi.

Si l'Apocalypse, annoncée par les cloches célestes qui ouvrent et clôturent le film, n'a pas lieu, l'unique raison est qu'elle est déjà présente en toute chose. Il n'y aura pas de salut et aucun système politique ne pourra sauver les villageois car la vaste comédie qu'ils jouent, l'illusion de leurs vies, est destinée à s'écrouler et elle s'écroulera malgré tous les efforts que consentent ces hommes à y croire. L'irréalité et l'irrationalité du monde, avec son lot étonnant de bêtise et d'injustice, paraît être dans Satantango plus tangible, plus atteignable, que l'honnêteté et la valeur des rêves.

 


Satantango, un film de Bela Tarr, disponible en DVD chez Clavis Films

Tango de Satan, un roman de Laszlo Krasznahorkai, publié aux éditions Gallimard, collection "Du monde entier", traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

 


Si vous avez aimé ce film, je vous conseille également :

Le septième sceau

Le Septième sceau

Ingmar Bergman

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Elem Klimov

Les Harmonies Werckmeister

Les Harmonies Werckmeister

Bela Tarr

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article