La Ligne rouge

Publié le par the idiot

The Thin Red Line
(1998)
Terrence Malick
Jim Caviezel, Sean Penn, Nick Nolte

 

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Sorti en salles la même année que l’effroyablement superficiel Il faut sauver le soldat Ryan de Stephen Spielberg, dont le succès immérité nous assure encore aujourd’hui de subir les naissances régulières de ses avortons que sont Frères d’armes ou The Pacific, La Ligne rouge est à la fois un film de guerre pur et dur reposant sur les éternelles conventions d’un genre largement balisé par le cinéma américain depuis les années 1940, et une œuvre profondément métaphysique dont le créateur a su parfaitement employer les ficelles pour questionner les thèmes abordés ; nommément la possibilité d’une vie en communauté et l’origine du mal qui semble ronger inlassablement le monde des hommes.

La nature est-elle fondamentalement hostile à la survie ? Sommes-nous faits pour vivre les uns avec les autres ou au contraire l’homme est-il un être intrinsèquement individualiste ? Le paradis – autrement dit, la paix –  existe-t-il, ici ou ailleurs ? Comment une telle beauté et l’horreur absolue peuvent-elles cohabiter en ce monde ? Autant de questions auxquelles Terrence Malick choisit de confronter des philosophies opposées plutôt que d’y apporter une réponse inévitablement vaine. Une approche radicalement différente donc de celle de son confrère tant plébiscité et pourtant fer-de-lance d’un cinéma qu’on ne peut qu’appeler fascisant tant sa démarche refuse tout questionnement pour imposer une pseudo-vérité unique des faits tout en recherchant un conformisme radical du médium, s’obstinant à traiter n’importe quel sujet abordé à la manière du cinéma pop-corn sensationnaliste, tirant sur le fil larmoyant de l’émotion de bas-étage pour séduire sans jamais remettre en cause les méthodes employées pour parvenir à une fin de toute évidence purement mercantile, vendons des confiseries et autres boissons gazeuses, mais évitons de faire cogiter le public.

Adapté du roman de James Jones, le récit est fortement inspiré par la vie-même de l’auteur qui, à l’image d’autres grands écrivains américains ayant tiré de la Seconde Guerre mondiale parmi leurs livres les plus marquants et révélateurs, dont Norman Mailer pour Les Nus et les morts, Thomas Pynchon pour L’Arc-en-ciel de la gravité, Kurt Vonnegut pour Abattoir 5 ou encore John Hawkes pour Le Cannibal, a vécu l’action au plus près, participant à la guerre dans le Pacifique, notamment à Guadalcanal, là où se déroule l’action de La Ligne rouge. Cette qualité de témoignage confère au film un réalisme sombre, plongeant le spectateur dans l’enfer des combats et la solitude de l’attente, à la manière des films de Samuel Fuller, autre notable vétéran de cette guerre ayant, pour sa part, œuvré surtout dans le cinéma.

Comme beaucoup de films de guerre, La Ligne rouge repose sur un ensemble de personnages, sur leur manière d’interagir, de vivre ensemble, sur l’attachement qui nait de cette vie communautaire au fil du temps et des drames inhérents à un tel microcosme, véritable reflet de la société. Le film explore aussi la hiérarchisation imposée par l’organisation militaire, le contraste entre l’arrivisme des militaires de carrière et la simple volonté de survivre des appelés, des conscrits. Nous suivons donc, à la manière d’un film choral mais claustrophobe à l’extrême, l’évolution du récit – celui de la prise d’une petite île que l’armée japonaise a choisi comme base aérienne – en voyageant de l’intériorité d’un personnage à celle d’un autre, et ce sont ces aller-retour incessants, plutôt que les combats, qui donnent naissance à la tension fondamentale du film.

Sans cette tension introspective (car non, le film n’est pas contemplatif mais introspectif), La Ligne rouge ne serait qu’un film de guerre de plus, certes filmé de manière exceptionnelle, ce qui n’est pas étonnant si l’on a vu le film précédent de Terrence Malick, Les Moissons du ciel, tourné vingt ans auparavant, mais n’apportant que très peu à un genre parsemé de chefs d’œuvres (Requiem pour un massacre, Croix de fer, Au-delà de la gloire pour n’en citer que quelques exemples). Pour permettre cette introspection, Malick ralentit à l’extrême l’action. Là où souvent l’on assiste à de nombreuses batailles dans des lieux variés, La Ligne rouge raconte principalement la prise d’une position fortifiée japonaise sur le flanc d’une colline et le début de l’avancée successive d’une compagnie américaine vers l’intérieur de l’île. On assiste à la prise facile d’un poste nippon en plein milieu de la jungle, puis à une embuscade le long d’une rivière qui s’enfonce dans les arbres. Ces trois scènes de combats sont entrecoupées par d’autres où les soldats se détendent tant bien que mal dans une attente infernale et tourmentée, ainsi que par des flash-back qui permettent d’approfondir chacun des personnages.

La trame est donc minimaliste, mais Malick, en véritable sondeur de la condition humaine, travaille chaque moment dans la pluralité de ses facettes, faisant apparaître à l’écran le ressenti de chacun de ses personnages face à l’instant présent. La tension principale, avec laquelle démarre le film et qui lui servira de fil rouge, est l’opposition violente entre le sergent Welsh et l’officier Witt, seul prétendant éventuel au statut de héros parmi l’ensemble des protagonistes, s’il est raisonnable de parler ici en de tels termes. Si l’antagonisme entre les deux hommes, né du contraste violent entre la désillusion cynique du premier et la foi inébranlable en l’homme et la nature du second, est bien présent, l’on ressent néanmoins entre eux un respect et une appréciation mutuels et une volonté de partager leurs états d’âme, leurs craintes et leurs espoirs, dans le but final de se comprendre. Ceci est loin d’être le cas pour d’autres oppositions, notamment celles entre le colonel Tall et ses sous-officiers Staros ou Gaff. Tall, véritable militaire de carrière sorti de la prestigieuse académie de West Point, n’a en tête que les objectifs militaires, la hiérarchie et les années d’humiliation passées dans l’attente de prouver son mérite. Ici, il n’y a aucune possibilité de dialogue, la vie des soldats est offerte au sacrifice, l’humanité laisse la place au froid calcul des supérieurs, des décisionnaires.

Le film s’ouvre avec une longue scène dans laquelle Witt, en la compagnie d’un autre officier, coule des jours heureux sur une île paradisiaque, ayant déserté l’armée, lassé par une guerre dont il ne veut plus rien savoir. Retrouvé par leur compagnie, les deux hommes sont chassés de leur jardin d’Eden, punis et assignés à une unité de brancardiers. Ce motif de paradis perdu parcourt La Ligne rouge, dans le contraste entre les nombreux plans sublimant la nature et les paysages, les souvenirs d’enfance de Witt ou les pensées pour l’être aimé de Bell, un autre paradis qui sera ravi au soldat impuissant, et les violentes images des combats, d’agonie et de mort qui naissent d’une guerre insensée, réduisant les hommes à l’état de bêtes sauvages.

Le paradis auquel aspire Witt est celui d’un monde en harmonie, un idéal qui passe par une réflexion philosophique sur la possibilité d’une conscience unique qui fait apparaître en filigrane la notion d’une nature duelle où le bien et le mal sont interdépendants l’un de l’autre, n’étant, au final, que deux facettes d’une seule et même chose. Si le parcours de Witt et du sergent Welsh sont contraires, ce n’est que pour mieux faire ressortir leur accord profond sur la futilité de cette – toute – guerre et leur divergence quant à la manière d’aborder cette futilité. La volonté de Witt d’agir pour le bien le mènera inexorablement au suprême sacrifice. Le désir de survivre de Welsh ne lui permettra que d’enterrer son ami. Ses larmes, versées à l’enterrement de Witt, et l’image d’une tombe isolée en plein milieu de la nature ne feront que rendre plus confuse la décision de savoir lequel des deux avait raison. Face au regret et au deuil la mort semble presque ne faire que pâle figure, cependant Witt, en tant qu’être vivant, a été à jamais anéanti.

La Ligne rouge se termine ainsi sur une note qui me paraît profondément pessimiste. Welsh et d’autres soldats se préparent à retourner au front, à replonger dans l’enfer des combats. Les effectifs ont tourné, les morts ont été remplacés par de la chair fraiche, mais leur condition d’homme face à la mort, face à la solitude absolue à l’instant fatidique d’affronter l’horreur du grand inconnu, n’a guère évoluée. Ainsi, les paroles quasi-finales de Welsh sonnent comme un réquisitoire contre la folie absolue du genre humain, la faiblesse qui nous aura à jamais fait rejeter de l’Eden : « Everything a lie. Everything you hear, everything you see. So much to spew out. They just keep coming, one after another. You're in a box. A moving box. They want you dead, or in their lie... »

Un grand film en somme. Si Terrence Malick ne parvient qu’à effleurer la grâce de La Ligne rouge avec son nouvel opus, The Tree of Life, ce sera sans doute l’un des films de l’année et du Festival de Cannes 2011.

Publié dans Cinéma

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Bruno 22/05/2011 11:26



Comment dire? ce film est tout simplement dans mon panthéon cinématographique! il y a peu de chance que je m'échoue sur une île déserte, encore moins équipée d'un cinéma, mais ce film est l'un
des trois que j'aurai emmené avec moi ! Quant à la musique du film! sublime !!



the idiot 24/05/2011 22:46



Je ne sais pas pour l'île déserte, mais il fait certainement partie des très grands films de guerre et de mes films préférés. Par contre je viens de voir The Tree of Life, qui est
franchement de toute beauté et qui risque de le déthrôner dans mon estime pour les films de ce grand monsieur. Bon, faudrait quand même que je retourne le voir pour confirmer la sensation, mais
en sortant de salle hier, la claque était majestueuse, tout simplement.



Marc Shift 17/05/2011 12:21



Très grand film en effet, et ce que j' y ai vu (ou ressentis....) c' est une certaine indifférence de la nature (pourtant meurtrie) face aux conflits humains. Elle est blessée (littéralement),
mais elle pansera ses plaies (+ ou - vite) et oubliera.


Enorme charge contre les penchants bellicistes humain (enfin moi je l' ai aussi ressenti comme ça, chacun son interprétation ;-) )



the idiot 18/05/2011 00:55



Je suis d'accord avec toi, mais si le film se limiait à ce propos anti-belliciste il ne serait pas d'un intérêt énorme. J'ai pas vu beaucoup d'oeuvres pronant l'idée contraire. Ce qui me frappe
c'est la manière d'aborder la question comme quelque chose d'extrêmement complêxe en y confronter des opinions tranchées et très différentes. J'ai bien ton idée de l'indifférence de la nature
meurtrie face aux ravages perpétrées par l'homme. Une nature capable de surmonter notre existence puérile, abondante et à une autre échelle que lavie humaine. Mais encore une fois, je vois dans
certaines images une vision d'harmonie: les grappes de fruits... opposée à celle du chaos: l'oisillon blessé... et ton idée, sans doute, dans le plan finale d'une herbe poussant sur une plage
autrement déserte. J'ai l'impression de retrouver le thème du film dans ces images.