En bref : Kill List de Ben Wheatley

Publié le par Marc

Kill List
Kill List
Réalisé par Ben Wheatley
(2011)

A l’image du cinéma de Dario Argento, où l’efficacité d’une scène spécifique peut parfois prévaloir sur la cohérence scénaristique de l’ensemble, l’aspect bancal de Kill List en rebutera certains mais c’est justement dans les nombreuses ouvertures du film que réside sa force subversive, qualité principale qui distingue toute œuvre importante du film de genre lambda. En échappant à la logique implacable des genres qu’il investit à première vue – le drame familial, puis le film criminel – préférant à celle-ci la logique plus déstructurée du cauchemar, le deuxième film de Ben Wheatley oblige son spectateur à creuser lui-même la subtile frontière entre réalité et fiction, incarnée ici par les possibles séquelles post-traumatiques et désorientantes de Jay, vétéran du Golfe devenu tueur à gages pour arrondir ses fins de mois.

C’est justement en premier lieu cette dimension sociale qui paraît dans Kill List et c’est d’elle que va naître une tension toujours palpable, toujours à la limite. Suivant Jay et Shel dans leur quotidien, adoptant une esthétique de cinéma vérité avec caméra à l’épaule pour exposer leurs problèmes financiers, les coups de fil en pleurs passés par la jeune femme à sa mère et l’alcoolisme du mari, Wheatley nous montre, dans un style proche de John Cassavetes, un couple au bord de l’implosion où subsiste néanmoins de la tendresse, surtout vis-à-vis de leur jeune fils, Sam. C’est l’intrusion d’un second couple, Gal et sa copine d’un soir Fiona, qui va faire exploser cette tension et amorcer le récit qui révélera en filigrane la véritable nature du drame. Rapidement, le spectateur apprend que Gal et Jay ont fait la guerre du Golfe ensemble et qu’ils ont, depuis, accompli plusieurs missions en tant que tueurs à gages, se taillant au passage une réputation pour leur efficacité. Il sera notamment, à plusieurs reprises, question d’un séjour à Kiev qui a mal tourné, un souvenir qu’aucun des deux hommes ne semble vouloir éveiller. Gal persuade son ami d’accepter une ultime mission, commanditée par un individu mystérieux, pour soulager leurs problèmes financiers. A partir de ce moment, Kill List va lentement glisser vers un fantastique incertain et une mise en scène à l’esthétique plus sombre et angoissante, le travail sur l’image et le son jouant dès lors un rôle majeur à l’instar d’une bouilloire située dans une pièce voisine qui semble hurler tel un enfant torturé, scène qui illustre de manière subjacente le dilemme de montrer ou non la violence et l’horreur, de les confronter ou de fuir.

Film dérangeant, Kill List va interroger de tout son long la légitimité morale de la violence – individuelle ou sociétale – dont il met en scène des exemples extrêmes et pas franchement jouissifs. Alors que les deux hommes découvrent que certaines de leurs cibles appartiennent à un réseau pédophile, Gal se demandera s’il est bien raisonnable de ne pas éprouver de remords, tandis que pour Jay, en bon père de famille qu’il est, le contrat va prendre l'allure d'une croisade aux qualités rédemptrices. Le dernier acte virtuose, qui vaut à lui seul le détour, va mêler des figures ancrées dans l’histoire du cinéma d’horreur pour faire apparaître, en point de fuite, la possible coexistence au sein du récit d’un sinistre calvaire infligé en punition à des hommes aux mœurs contestables et du cauchemar halluciné d’un individu broyé par une société qui monopolise le droit de légitimer ou non toute forme de violence et donc de sentiment.

Profitons de l’occasion pour saluer la maison Wild Side, distributeur de Kill List en France, qui fête actuellement ses dix ans et s’est imposé, par son excellent catalogue DVD dont la plus récente collection Classics Confidential est tout simplement magnifique (bien que pas donné) et sa politique de distribution en salles, comme l’un des acteurs majeurs du cinéma dans ce pays.

Publié dans Nouvelles du front

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mymp 16/07/2012 13:11


Un film puissant (quelle montée de l'angoisse) et intrigant, une vraie découverte que ce Ben Wheastley, avec en décembre déjà son prochain film à découvrir (Touristes). Il y a effectivement un
vrai travail sur le son (et la musique aussi, inquiétante et superbe qui m'a rappelé celle de Jonny Greenwood), et la mise en scène, jamais tape-à-l'oeil, sait très bien entretenir et raconter ce
cauchemar sans fin. Et je te rejoins également sur Wild side !