Requiem pour un massacre

Publié le par the idiot

Idi i smotri

(1985)

Elem Klimov

Aleksey Kravchenko, Olga Mrionova

 

requiem pour un massacre


 

Requiem pour un massacre pourrait servir de prologue halluciné au cauchemardesque Enfance d'Ivan d'Andreï Tarkovski, tant les trajectoires des deux jeunes enfants-soldats, Ivan et Florya, semblent se faire écho. Elem Klimov va même jusqu'à reproduire le plan du puits ainsi que d’autres éléments mis en image par son illustre aîné deux décennies plus tôt en un hommage tendre qui pourtant nous met aussi en garde quant à la dureté du film à venir. Les yeux rivés à l'écran – il sera dès les premières secondes impossible de détourner le regard – nous nous apprêtons à suivre un terrible rite de passage et à témoigner du voyage d'un jeune garçon au cœur du mal, vers le centre de sa propre âme où il découvrira une effroyable vérité sur la condition humaine et l'ampleur du danger qui sommeille en chacun de nous. Comme toute œuvre maîtresse, Requiem pour un massacre transcende le genre auquel il appartient et se mue en une profonde réflexion métaphysique sur la nature du mal, libérée enfin des carcans du sujet abordé.

Un point rapide s'impose sur le titre du film qui devait à l'origine s’appeler « Tuez Hitler ». Ce premier projet de titre fut finalement abandonné, semble-t-il sous la pression des producteurs. Son titre russe se traduirait par « Viens et regarde », faisant référence à l'ouverture du chapitre 6 de L’Apocalypse de Saint Jean, et notamment aux versets 7 et 8 : « Et quand il eut ouvert le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième animal qui disait : "Viens !"/Et je vis paraître un cheval de couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la Mort, et l'Enfer le suivait. On leur donna pouvoir sur la quatrième partie de la terre, pour faire tuer par l'épée, par la famine, par la mortalité et par les bêtes féroces de la terre. » Ce passage du Nouveau testament décrit la révélation des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse par le Christ, quatre cavaliers annonciateurs du jour de la rétribution et cette connotation spirituelle est malheureusement perdue dans la traduction française. 

Le récit suit l'itinéraire d'un garçon, à peine un jeune homme, sur le front biélorusse en 1943, au plus dur moment de la guerre. Florya, se sentant l'âme d'un patriote, rejoint les partisans après avoir trouvé un fusil enseveli sur un vieux champ de bataille. Sa mère, inquiète à l'idée de son départ, tente de le retenir. C'est la dernière fois qu'il la verra vivante, ainsi que ses deux jeunes sœurs. Ayant rejoint un groupe de partisans, Florya est épargné en tant que nouveau par son commandant Kosach et est laissé au campement à l’heure du combat, à errer seul dans les bois. L'enfant se sent dénigré et retourne avec sa compagne de fortune, la belle et énigmatique Glasha, vers son village natal. Les troupes nazies sont passées par là et sa famille ainsi que bon nombre des villageois ont été massacrés. C'est alors que commence véritablement le périple solitaire de Florya à travers des paysages cauchemardesques, un voyage brutal qui le verra se transformer au fil des traumatismes et des horreurs qui culminent dans l'éradication d'un village entier où hommes, femmes et enfants sont brûlés ensembles dans une grange sous le regard enivré de leurs bourreaux. Lorsqu’il retrouvera finalement les partisans, plus rien ne subsistera chez Florya de l’enfant des premières heures, plus aucune lueur ne fait briller son regard devenu un invraisemblable reflet des terreurs vécues. 

L'une des forces principales de Requiem pour un massacre réside dans une mise en scène nerveuse qui, le temps d'un instant, dans son movement perpétuel prend à partie le spectateur pour mieux le replonger quelques secondes plus tard dans la peau des personages, ne laissant jamais ni le moindre répit ni aucun espoir d’échaper à l’emprise insoutenable des images. Tantôt, la caméra fixe un visage qui semble presque interpeller le spectateur par ses paroles et dont les yeux se rivent sur l'objectif, tantôt, elle épouse au contraire le mouvement d'un partisan pour nous faire entrer dans ses bottes et nous glisser dans un véritable enfer. Ce va-et-vient incessant entre une brusque distanciation et l'immersion la plus totale fait passer le spectateur tour à tour du rôle de témoin à celui de protagoniste, rappelant avec une grande puissance que cette guerre, bien que faisant partie de notre Histoire, doit à jamais rester présent dans nos esprits, que les horreurs commises nous concernent tous. 

L'autre grande force du film, à mes yeux, est l'équilibre parfait auquel parvient Elem Klimov entre le réalisme et la nature symbolique des images qui défilent. Requiem pour un massacre contient de nombreuses images métaphoriques ; l'édification d'un Hitler modelé dans de la boue par les villageois survivants et enragés, la pénible traversée par Florya et Glasha d'un marécage visqueux ainsi que leur rencontre dans le paysage édénique de la forêt, les longues marches solitaires dans des champs embrumés, sont autant d’étapes symboliques dans le voyage du garçon et des spectateurs. Klimov utilise comme rarement le format 1:37, emplissant à merveille son cadre et créant des images où règnent profondeur et verticalité. Les personnages semblent écrasés et égarés au milieu de paysages denses et notre regard se perd dans les multiples niveaux de chaque plan. La beauté formelle du film oblige à remettre en question l'abandon quasi systématique de ce format au profit d’une image plus large dans la production cinématographique contemporaine.

Malgré l'étrangeté de ces images et leur caractère parfois surréaliste, l'ensemble reste naturel, tout semble plausible grâce à la forte unité visuelle du film qui baigne dans une lumière crue mais néanmoins belle. Klimov aurait d'ailleurs poussé le réalisme jusqu'à utiliser de véritables munitions lors de plusieurs scènes et l'intensité se lit souvent sur les visages des acteurs, notamment celui d'Aleksey Kravchenko qui interprète Florya et dont le visage vieillit à vue d’œil au fil des scènes, devenant de plus en plus marqué par la fatigue accumulée au cours d'un tournage par ordre chronologique qui a duré neuf mois et qui l'aurait laissé avec des cheveux blancs à l'âge de seulement quinze ans. Sa prestation est par ailleurs exceptionnelle. Klimov a declaré avoir vécu l’enfer en tant qu’enfant lorsqu’il fut évacué d’un Stalingrad assiégé d’où les flammes montaient jusqu’aux cieux. S’il avait inclus dans son film tout ce dont il avait été le témoin, dit-il, même lui n’aurait pu en supporter le visionnage.

Plusieurs scènes se démarquent de l’œuvre comme étant des étapes charnières dans le voyage de Florya ; la traversée des marécages réminiscente du passage du Styx, l’éradication du village de Perekhody et l’ultime scène du film où Florya se sert enfin de ce fusil l’ayant accompagné en silence tout au long de ses aventures pour tirer sur un portrait d’Adolf Hitler, flottant abandoné dans une flaque d’eau stagnante. Klimov a declaré que l’éradication du village, base sur les témoignages de survivants biélorusses, a été l’origine de Requiem pour un massacre, et sa façon détaillée et ultra-réaliste de décrire cette scène est un moment fort du film. Florya, qui à ce moment a déjà été confronté à la mort devient ici témoin de la cruauté insensée et de la brutalité absolue des hommes. Il a connu l’enfer et cotoyé le mal, le souvenir restera à jamais gravé dans son esprit. La scène finale vient remettre en question la nature du mal, faisant régresser l’image d’Hitler sur lequel s’acharne Florya en l’image d’un bébé dans les bras de sa mere, remontant au passage le fil du temps et la montée au pouvoir du Fuhrer et rappelant que le tyran fut, avant tout, un home et même un enfant. Devant l’image d’Hitler en bébé, la violence de Florya s’apaise alors qu’il prend conscience, en une terrible révélation, que la nature du mal est d’être humaine, que les actes dont il a été le témoin ont été commis par des hommes comme lui, et que nous sommes tous capables de cette même violence insensée. Requiem pour un massacre touche à la perfection et l’on ne peut sortir indemne de l’expérience qu’offre ce film à la fois sombre et intelligent.

Publié dans Cinéma

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