Oedipe roi

Publié le par the idiot

Edipo re
(1967)
Pier Paolo Pasolin
Franco Citti, Silvana Mangano, Ninetto Davoli

 

Oedipe roi 1


En 1967, en plein milieu de sa carrière au cinéma, Pier Paolo Pasolini choisit d’adapter l’une des œuvres les plus célèbres de Sophocle, Œdipe roi, et signe en ce faisant un film à la fois ambitieux et charnière dans sa filmographie. C’est en effet à partir de ce film que Pasolini va s’éloigner du style de ses premières réalisations hantées par le spectre du néoréalisme à l’image d’Accattone et de Mama Roma. Avec Œdipe Roi, et peu de temps avant avec le court métrage La Ricotta, le cinéma de Pasolini bascule dans un style plus proche de son écriture ; lyrique et souvent très personnelle, l’image projetée se laisse contempler par le spectateur tout en poussant ce-dernier à l’introspection. Tout au long de la deuxième moitié de sa carrière, Pasolini se refuse à imiter la réalité et cherche davantage à la représenter, l’interrogeant à tout instant, dans chaque plan et chaque phrase.

 

Oedipe roi 4

Pour rappel, le mythe d’Œdipe, tel que l’a raconté Sophocle, se déroule ainsi : Laïos, roi de Thèbes, et son épouse Jocaste, pour se sauver des sinistres prédications de l’Oracle de Delphes, chargent l’un de leurs esclaves de tuer leur jeune enfant. Œdipe, épargné par le misérable et ayant grandi dans une autre patrie, consulte à son tour l’Oracle qui lui prédit le même avenir ; il est destiné à tuer son père et à faire l’amour à sa mère. A son tour, pour échapper à la fatalité, il fuit son pays, qu’il pense être celui de ses origines, et se trouve ainsi précipité justement sur la route qui le mènera à l’accomplissement de son destin. Ce que l’on appelle l’ironie du sort. Rare et célèbre pièce de l’Antiquité à être parvenu jusqu’aux yeux des lecteurs et spectateurs contemporains, maintes fois analysée – par Freud notamment – au cours de l’Histoire, le choix de Pasolini interpelle.

 

Oedipe roi 3

Pasolini semble vouloir condenser toute l’historique de la pièce dans son adaptation. Le récit classique de Sophocle occupe une majeure partie du film, questionnant les notions de fatalité et de prédestinations, mais les interprétations freudiennes sont présentes dès la scène d’ouverture avec la contextualisation du mythe dans l’époque moderne, l’Italie des années 1920 et l’enfant, encore bébé, qui épie ses parents s’enlacer et faire l’amour. Si l’on reconnaît l’Italie fasciste dans laquelle s’ouvre le film, et l’Italie actuelle où il se conclut, la représentation du mythe en lui-même se situe dans un lieu indéfinissable et en dehors du temps. Si Œdipe roi suit assez fidèlement la trame de la pièce de Sophocle, malgré certaines omissions, Pasolini emprunte à différentes cultures et crée son propre univers méditerranéen, certainement à mille lieues du décor thébain mais qui devient au final un arrière-plan merveilleux à la tragédie qui se déroule.

 

Oedipe roi 5

Pasolini se permet énormément de libertés avec le texte mais ce n’est que dans le but de rendre celui-ci plus vivant, plus cinématographique. Le théâtre grec était un art fortement régi par des conventions d’écriture et de mise-en-scène, un travail d’adaptation était donc nécessaire. Il rend aussi le texte de Sophocle plus vivant, ses modifications remettant en question plusieurs notions fondamentales de la tragédie, dont la fatalité. A la vision du film, on ressent clairement que celle-ci est au cœur de la réflexion de Pasolini. Œdipe se déclare même dans cette adaptation du mythe entièrement responsable des horreurs perpétrées, ce n’est pas la fatalité, toute est le fruit de ses actes. Une part de responsabilité incombe aussi au silence ; celui de ses parents adoptifs dont les aveux l’auraient empêché de fuir en direction de Thèbes, celui de l’esclave qui n’a su éliminer l’enfant que Jocaste pensait mort et incapable de concrétiser la parole de l’Oracle. Elle en devient insouciante, se pensant invulnérable, croyant avoir échappé au destin. La condamnation de la loi du silence donne au film une véritable résonnance politique, caractéristique des œuvres du réalisateur, et renvoie à l’interprétation que Pasolini dressa lui-même de son Œdipe roi.

 

Oedipe roi 7

Pier Paolo Pasolini a souvent décrit ce film comme étant l’œuvre la plus autobiographique dont il ait été l’auteur. Cette interprétation peut paraître paradoxale, voire présomptueuse, mais à mieux y regarder elle devient assez claire. Pasolini, en tant qu’artiste et intellectuel, se reconnaît en la personne d’Œdipe, le roi de Thèbes qui assume le poids entier de la responsabilité pour épargner ses sujets. Lorsqu’Œdipe se crève les yeux et s’exile de sa propre ville dans l’espoir qu’ainsi la peste qui ravage Thèbes cessera, il accepte sa faute mais aussi celle des autres, cet insupportable silence qui est à l’origine du malheur. Dans la vision de Pasolini, catholique athée autoproclamé, l’on serait même tenté d’y voir une figure christique avant l’heure. Le réalisateur ne dresse pas pour autant son portrait en tant que martyr, mais dépeint simplement la responsabilité de l’artiste et de l’intellectuel vis-à-vis de la société dans laquelle il évolue, caractérisant le poids idéologique qui accompagne ce statut tant convoité.

 

Oedipe roi 8

Le caractère autobiographique d’Œdipe roi est présent dès l’ouverture du film. Attachement à la mère et la figure d’un père fasciste sont autant d’éléments constitutifs de la jeunesse de Pasolini. L’époque même, l’Italie des années 1920, correspond à celle de la naissance du réalisateur. Plus tard, l’on retrouvera la figure de Pasolini, incarnant la voix du peuple face au pouvoir. Ainsi, si l’auteur voit en Œdipe le reflet de sa propre personne, de la figure de l’artiste, le film devient un dialogue interne, une introspection sur son propre rôle. Si l’aspect autobiographique semble s’estomper par la suite, ce n’est que pour refaire indéniablement surface dans la partie finale du film où l’on assiste à la déambulation d’un Œdipe devenu flutier aveugle dans un Bologne contemporain. Réduit à la misère, l’artiste est impuissant et rendu dépendant des autres par la cécité.

 

Oedipe roi 6

Pasolini se reconnaît certes dans le combat d’Œdipe contre la fatalité, mais il condamne aussi ce-dernier pour sa volonté d’échapper au monde. Œdipe, s’étant crevé les yeux, se lamente et déclare qu’il aurait dû se crever aussi les tympans pour ne plus ni entendre ni voir la sombre réalité qui l’entoure, pour se plonger à jamais dans l’obscurité totale, dans le silence et la pénombre. Mais avec la scène finale de son film, qui met en scène le roi devenu sans importance aux yeux de tous, Pasolini rejette une telle solution et choisit de continuer sur sa voie, de confronter le monde, de lutter contre l’injustice à n’importe quel prix et, surtout, de ne jamais être réduit au silence.

Publié dans Cinéma

Commenter cet article

Cachou 13/02/2011 14:19



Pasolini-réalisateur m'intrigue. Le peu de films que j'ai vus de lui m'ont fascinée, sans que je sache si je les ai aimés ou pas. Du coup, il me fait peur aussi, je ne suis jamais sûre de pouvoir
entrer dans son univers et, de ce fait, je rejette toujours à plus tard une nouvelle découverte de son oeuvre. Idem avec ses écrits d'ailleurs, j'en ai plusieurs qui m'attendent, je viens encore
d'en trouver un, mais j'ai toujours une petite angoisse qui m'empêche de m'y mettre.



the idiot 13/02/2011 23:11



L'oeuvre de Pasolini s'ancre fortement dans l'histoire politique de son pays, il a été une figure active dans la vie publique italienne dès l'après guerre et jusqu'à son meurtre. C'est une
personnalité qui me fascine de par son engagement et sa volonté perpetuelle de remettre en question son esthétique mais aussi sa propre pensée ainsi que celle des autres. C'est l'unique
intellectuel que je respecte pour l'intégrité qu'il a toujours su respecter au cours de sa vie. Son cinéma n'est pas facile à aborder mais est incroyablement personnelle et universelle à la fois.
Très moderne et intelligent, je préfère les films de la seconde partie de sa carrière mais les premiers, notamment Accattone, valent aussi le détour. Son approche du cinéma en tant que
langue est passionante, surtout du fait qu'il l'a toujours traité comme une langue et une matière vivante, voulant la transformer et la faire avancer.