Les Secrets derrière le mur

Publié le par the idiot

Kabe no naka no himegoto
(1965)
Koji Wakamatsu
Hiroko Fujino, Kazuko Kano

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C’est dans une cité-dortoir anonyme et dépersonnalisée du japon ultra-moderne des années 1960 que se déroule Les Secrets derrière le mur qui, loin d’être un coup d’essai du réalisateur, est le film qui fit connaître Koji Wakamatsu de par le scandale qu’il provoqua lors de sa présentation au festival de Berlin en juin 1965. Dans cette œuvre sombre, le scandale émane de chaque pore, instant et aspect, de la vision négative que l’artiste porte sur la société contemporaine de son pays à sa volonté obsessionnelle de briser les règles de la narration classique.

Avec Les Secrets derrière le mur, Wakamatsu ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à montrer des tranches de vie de la population japonaise, des scènes d’une vie terre-à-terre telle qu’il la connaît ; sans inspirations, ponctuée de moments d’ennui et de pulsions sexuelles dictées par un instinct davantage animal qu’humain. Car ce que déplore le cinéaste dans cette pierre fondatrice d’une œuvre marquée de tout son long par une virulente contestation est bel et bien l’effort consenti par le peuple japonais au renoncement à l’espoir qui, pourtant, fait vivre.

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Dans les hautes tours de ce quartier urbain, qui n’ont rien à envier en manque de chaleur humaine à l’architecture des pays satellites de l’U.R.S.S. ou à nos HLM construits au cours des années 1960 et 1970, se déroulent des vies de couple et de famille, toutes hantées par le souvenir d’un passé et l’absence d’un futur. Les intérieurs se ressemblent tous, comme l’assène un des personnages du film ; partout au Japon, rien que des petits trous comme celui-ci. Tout comme les vies, mornes et semblables, des différents personnages. Wakamatsu dénonce au travers de ces vies un individualisme conformiste (ou conformisant) qui voit les Japonais se renfermer sur eux-mêmes, fuir le contact avec l’autre et se conforter dans une routine familière ; le travail pour l’homme, les tâches domestiques pour la femme, les études pour les jeunes. Les réunions familiales se font devant la télévision qui accapare l’attention de tous et les moments d’intimité sont consacrés à l’assouvissement de plaisirs personnels. Toute tentative de créer de nouveaux liens est considérée avec méfiance et ceux et celles qui cherchent à échapper à la norme se verront fustigés par une violence spontanée, disproportionnée et injuste.

Pour casser cette routine, Wakamatsu ne pouvait faire appel qu’à une narration et des personnages à tendance fortement subversifs. Il brouille donc les cartes en multipliant les points de vue et en semant son spectateur de par son découpage de l’espace en lieux qui se ressemblent et où les actes accomplies sont souvent les mêmes ; du sexe, du sexe et encore du sexe. En intégrant des flashbacks il rompt avec la linéarité temporelle et nous perd encore davantage dans un labyrinthe élaboré avec un grand soin apporté à l’idée que chaque recoin se doit de nous faire penser à celui que nous venons de quitter, donnant l’impression de tourner en rond et de s’enfoncer peu à peu plutôt que d’approcher soit d’une sortie, soit d’un centre où pourrait se trouver une résolution possible.

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Les personnages principaux sont eux aussi criblés de défauts, enlevant au récit tout sens de romantisme. La femme qui trompe son mari tout en chérissant nostalgiquement le souvenir du sentiment amoureux évanoui, l’homme qui porte les stigmates d’un traumatisme collectif devenu tabou et rarement évoqué dans le cinéma japonais d’alors, le jeune voyeur impuissant et en échec scolaire sont tous autant de symboles d’une nation incapable d’aller de l’avant et qui s’enlise progressivement dans une situation d’inertie, ôtant à son peuple tout droit à l’espoir, écrasant toute volonté de se révolter par une routine infernale et l’isolation de chacun de ses membres. Les Japonais se focalisent uniquement sur leurs propres problèmes martèle Wakamatsu, sans jamais ouvrir les yeux sur les malheurs de leurs proches ou de leurs voisins, et ce nombrilisme exacerbé est à l’origine de la dépression dans laquelle est tombée le pays.

Malgré sa vision déprimante du Japon moderne, avec Les Secrets derrière le mur, Koji Wakamatsu se refuse aussi bien au misérabilisme qu’à un discours cynique. Ce sont justement ces deux caractéristiques de son peuple qu’il fustige avec véhémence au cours des quelques 85 minutes que dure ce film souvent dur mais toujours intrigant. Pour le réalisateur, vivre dans le passé s’avère tout aussi vain que de se penser condamné d’avance à une vie prédéterminée. Si son héroïne, vivant dans un passé fait de souvenirs de jeunesse où sa vie et celle de son amant étaient centrées autour de l’activisme politique et la volonté de voir apparaître de meilleures conditions de vie, connaît un si triste sort c’est justement dû à son incapacité de faire perdurer l’esprit de lutte. Le couple s’est embourgeoisé et fatigué, s’est installé dans la routine et la passion de leurs débuts a cédé la place à la résignation et au contentement, conséquences d’une vie qui aurait pu être pire que celle qu’ils mènent.

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Une autre figure intéressante est celle du jeune voyeur dont l’œil est la première image du film. Celui-ci, alors qu’il pense être au courant de tout ce qui se passe dans les immeubles autour de lui qu’il scrute à l’aide d’une longue-vue, est en réalité parfaitement ignorant et naïf. Sa sexualité se limite à la masturbation, activité qu’il poursuit lorsque ses parents le croient occupé à étudier pour ses examens, mais son impuissance – révélée lorsqu’il tente de passer à l’acte – démontre son incapacité à réaliser quoi que ce soit de constructif. Délaissant ses études et son apprentissage au bénéfice d’un plaisir éphémère, il se condamne d’avance à vivre tout au mieux la même vie misérable que ses parents. La tension érotique qui existe entre lui et sa sœur, la jalousie éprouvée vis-à-vis de ses prétendants, révèlent d’ailleurs un égocentrisme qui l’empêchera d’aller vers l’autre et ainsi de comprendre qui il est et dans quel monde il vit.

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L’érotisme est un élément majeur de l’œuvre de Koji Wakamatsu et dans Les Secrets derrière le mur, la sexualité tient une place importante. Cependant il ne s’agit pas d’un banal film de genre qui profite de son sujet – le voyeurisme – pour diffuser à l’écran des scènes de cul lascives, dénuées de tout sens, mais d’un film politiquement engagé tourné par un cinéaste enragé. Le sexe, qui occupe une part majeure de la vie de tous les personnages, devient ainsi un symbole du matérialisme affligeant dans lequel est tombé le Japon d’après-guerre. La spiritualité du peuple a entièrement disparue avec la défaite et l’occupation américaine, tout comme les idéaux d’une génération symbolisées par le poster de Staline et la cicatrice chéloïde – emblématique d’Hiroshima et de l’horreur de la guerre – qui n’apparaissent plus dans le temps présent mais qui sont représentés en abondance dans les souvenirs d’un temps où l’on se permettait encore d’espérer.

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