De Godspeed You! Black Emperor à Stéphane Hessel

Publié le par the idiot

Indignations

GYBE 2 

Récits d’un voyage dans les méandres de la culture
vol. 17

Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire « je n’y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.

Indignez-vous, Stéphane Hessel
Indigènes éditions, 2010

Le mythique groupe Godspeed You! Black Emperor, qui faisait ses armes sur les scènes canadiennes dès 1994 et qui, depuis, nous a offert quelques-unes des plus belles compositions de ces vingt dernières années au détour de leurs trois albums (F#A#∞, Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven et Yanqui U.X.O.) et d’un EP (Slow Riot For New Zero Kanada), se produisait hier soir en concert à Paris pour la première fois depuis près d’une décennie (et oui, j’y étais). Le groupe avait déclaré un hiatus en 2003, le temps de se consacrer à différents side-projects tels que Thee Silver Mount Zion ou Set Fire to Flames, mais aussi pour des raisons d’ordre politique, ne se sentant plus capables d’exprimer leurs doutes vis-à-vis de la situation mondiale au travers d’une musique purement instrumentale.

La musique de Godspeed You! Black Emperor est faite de longs morceaux où les mélodies se fondent l’une dans l’autre, empruntant à la fois à un rock sauvage et aux atmosphères planantes de certaines musiques électroniques ainsi qu’une construction où les thèmes se développent à loisir. Employant le classique guitare/basse/batterie ainsi que des instruments, comme le violon ou la contrebasse, empruntés à divers registres musicaux, le groupe a su créer une musique qui ressemble à nulle autre et où l’émotion règne en maîtresse incontestée. Le mieux est encore que vous écoutiez vous-mêmes la poignée de disques disponibles au label Constellation, auquel le groupe est resté fidèle depuis ses débuts.

GYBE 1Tout ce que je peux vous décrire, ce sont mes émotions à l’écoute de cette musique incomparable, une musique qu’il est difficile d’accepter qu’elle fut créée par de simples hommes. La première sensation que procure Godspeed est celle d’une immense dépression, d’une nostalgie sans bornes. Certes, la musique du groupe est sombre, oppressante et plongera souvent son auditeur dans une profonde tristesse, mais à force d’écoute, l’on se rend compte que derrière tout cela se fait entendre une puissante note d’espoir accompagné d’un message de révolte. Peu de choses m’ont procuré autant de joie que certaines mélodies distillées par ces musiciens hors-norme et, en concert, l’ensemble de ces sensations furent décuplées par la puissance d’un son créé en direct et l’ambiance imposée par la projection vidéo qui accompagne la performance du groupe. En écoutant Godspeed You! Black Emperor, on ne peut être que révolté par l’époque dans laquelle nous vivons et ressentir l’envie d’en faire un monde meilleur.

A première vue, il n’y a aucun rapport entre Stéphane Hessel et le groupe dont je viens de vous parler, mais ayant lu son pamphlet, Indignez-vous, à la veille du concert, j’ai senti se dessiner un motif d’indignation qui faisait lien, pour moi, entre ces deux entités totalement indépendantes l’une de l’autre. Dans ce texte, Hessel lui-aussi se révolte contre cette époque où, selon ce « vétéran des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre », si les raisons de s’indigner sont moins visibles que lors de sa jeunesse, elles sont toujours bien présentes.

Stéphane Hessel

Je suis évidemment en parfait accord avec le message principal qu’a souhaité faire passer l’auteur et, si l’idée qu’il faut s’indigner quant au traitement réservé aux immigrés, aux sans-papiers et au creusement de l’écart entre riches et pauvres n’a rien de bien neuf ni d’original, elle a au moins le mérite d’être clamée haut et fort par une personne ayant participé dans l’après-guerre à la Déclaration universelle des Droits de l’homme. J’émettrais toutefois une réserve quant à l’idée que les motifs d’indignation sont moins visibles qu’il y a un siècle et je suis moins enthousiasmé par les propos de Stéphane Hessel lorsqu’il aborde la manière d’exprimer cette indignation.

La violence, nous explique-t-il, est un constat d’échec. Quelque chose que nous pouvons comprendre mais point accepter : « …on ne peut pas excuser les terroristes qui jettent des bombes, on peut les comprendre. » La violence n’est pas en elle-même un échec, elle résulte d’un échec, d’une faillite dans la communication entre deux entités, dans le dialogue entre deux individus, et la société actuelle a tendance à la diaboliser en la traitant comme quelque chose de simple. La violence est en réalité complexe, protéiforme, et dépend d’une multitude de facteurs ; qui en est à l’origine, qu’est-ce qui pousse un tel à la violence, est-elle rationnelle… On ne peut la résumer, comme on le fait si souvent, à une seule chose.

Dans son pamphlet, Stéphane Hessel écrit que « L’exaspération est un déni de l’espoir. Elle est compréhensible, je dirais presque qu’elle est naturelle, mais pour autant elle n’est pas acceptable. Parce qu’elle ne permet pas d’obtenir les résultats que peut éventuellement produire l’espérance. » Par l’opposition entre exaspération et espérance, l’auteur fait écho à  l’opposition entre lutte violente et non-violente. Il me semble qu’il existe aujourd’hui une certaine forme d’hypocrisie dans la diabolisation systématique de la violence. A quoi aurait servi une opposition non-violente de 1939 à 1945, et les valeurs républicaines elles-mêmes dont Hessel se fait le défenseur, celles sur lesquelles notre société contemporaine repose entièrement ne sont-elles pas l’héritage de cet acte de violence que fut la Révolution française de 1789 ?

Certes, la non-violence est toujours préférable à la violence, la négociation toujours préférable au combat, mais l’idée que la violence ne nous avance en rien fait le jeu des puissants, de ceux qui n’ont aucun intérêt à ce que les choses ne changent, à ce que la hiérarchie n’évolue. Cette violence – produit de l’indignation – est un volcan qui entrera en éruption un jour, et cette éruption sera d’autant plus forte que nous aurons cherché à l’étouffer. Alors mieux vaut la laisser s’exprimer et s’essayer à la canaliser, comme a si bien su le faire Godspeed You! Black Emperor (à un moment de sa carrière, le groupe fut suspecté de terrorisme) et nombre d’autres artistes souvent mal-compris par un public qui a peur à la fois du changement et de l’extériorisation sincère d’une révolte profonde.

Commenter cet article