Quand l'embryon part braconner

Publié le par the idiot

 

Taiji ga mitsuryô suru toki

(1966)

Koji Wakamatsu

Hatsuo Yamaya, Miharu Shima

 

Quand l'embryon part braconner


Koji Wakamatsu est souvent présenté comme l’enfant terrible du cinema japonais des années 1960 et 1970. A l’image des œuvres de ses pairs, Suzuki, Oshima ou encore Yoshida, ses films réputés subversifs sont faits d’un savant mélange d’érotisme – il était l’un des fers de lance du pink cinema – et d’engagement politique, le tout mis en image de manière somptueuse. Après l’avoir découvert avec l’étrange Les Secrets derrière le mur, relecture de Fenêtre sur cour où le rôle du voyeur héroïque est entièrement remis en cause, j’ai compris l’importance de ce réalisateur majeur avec un film produit un an plus tard ; Quand l’embryon part braconner.

Quand l'embryon part braconner 1Dans ce film au titre énigmatique, un homme – l’embryon – séduit une de ses employées, la jeune Yuka, et la ramène à son appartement pour une nuit torride. Arrivé à ses fins, il drogue sa victime en lui faisant avaler des somnifères et la torture toute la nuit. A son réveil, la fille prend conscience du calvaire dans lequel elle s’est embarquée. S’ensuivent plusieurs journées et nuits de séquestration, de sévices et d’humiliations, l’embryon cherchant à transformer Yuka en son esclave, voulant lui ôter toute dignité et posséder entièrement cette femme. Le spectateur comprend rapidement que Yuka n’est pas une simple victime du hasard mais de sa ressemblance avec la femme de l’embryon, morte après l’avoir quitté pour le refus de ce dernier d’avoir un enfant.

Quand l'embryon part braconner 5Le film forme un huis clos inquiétant, toutes les scènes se déroulant dans les confins de l’appartement de l’embryon, alternant entre le présent et sa relation avec Yuka et les souvenirs plus ou moins tendres qu’il conserve de son mariage. Les scènes se déroulent majoritairement entre la chambre où Yuka est attachée aux montants du lit et la salle de bain, les deux pièces séparées par un simple couloir. Le sentiment de claustrophobie accompagne le développement psychologique de l’embryon qui traverse une véritable crise existentielle. Il voue une haine profonde à sa mère pour l’avoir mis au monde et l’avoir ainsi obligé à affronter une vie qui n’est faite que de souffrances insurmontables. Il veut retourner dans le ventre de sa mère, redevenir embryon et se recroqueviller sur lui-même à l’abri d’un monde trop hostile.

Si Wakamatsu développe tout son récit en forme de conte philosophique en partant de la crise existentielle de son personnage masculin, c’est à Yuka qu’il réserve le rôle fort et la véritable épiphanie du film ; une révélation d’une noirceur sans appel mais face à laquelle la jeune femme reste déterminée à s’en sortir. La scène la plus forte du film – qui contient pourtant de nombreuses images d’une beauté sidérante et dont la mise en scène innove à chaque instant – est celle où Yuka imagine qu’elle s’évade. S’affranchissant de toute vraisemblance narrative, Wakamatsu lui permet de partir librement mais alors celle-ci se tourne vers la caméra et annonce au spectateur que même si elle décidait de partir, sa situation en dehors de l’appartement, celle d’employée dans un grand magasin, serait la réplique de son statut d’esclave, voire de chienne, dans sa prison. Cette prise de conscience bouleversante ne lui ôtera pourtant pas l’envie de vivre ni son humanité. En transcendant son calvaire elle devient le symbole d'un refus obtus à se plier à la volonté des puissants.

Quand l'embryon part braconner 3 

Comme si l’excellence d’écriture ne suffisait pas à Wakamatsu, la qualité plastique de Quand l’embryon part braconner est de premier ordre. Le film, qui a pourtant été tourné en cinq jours, est tout simplement maginifique. Hormis le noir et blanc sublime des images, Wakamatsu utilise la superposition d’images de façon très intelligente, créant des fresques à la limite de l’abstraction, et la surexposition de façon très innovante pour embrayer sur les flash-back. Un dernier mot sur les deux acteurs, Hatsuo Yamaya et Miharu Shima, qui donnent tous deux une intensité rare à ce chef d’œuvre sorti en France plus de 40 ans après sa réalisation (merci les distributeurs de faire votre boulot). Un film émouvant et intelligent, aux accents humanistes bien trop rares, à découvrir d’urgence tant nous concerne sa réflexion politique.

Publié dans Cinéma

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