Les Anges violés

Publié le par the idiot

Okasareta hakui

(1967)

Koji Wakamatsu

Juro Kara, Miki Hayashi, Keiko Koyanagi

 

Les Anges violés 1

 

Un soir, dans un dortoir occupé par six infirmières, l’une l’un de celles-ci surprend deux de ses collègues entrain de faire l’amour. Tel un voyeur, elle les épie au travers d’une fente dans un des panneaux de leur chambre avant de réveiller les autres jeunes femmes pour leur faire partager sa découverte. Elles surprennent un homme qui passe devant l’immeuble et, prises dans l’excitation fiévreuse de leur soirée, le font entrer pour qu’il voie à son tour l’acte sexuel qui se produit. A leur plus grande surprise, il interrompt les ébats des deux femmes et tue l’une d’entre elles d’un tir de pistolet. Le temps d’une nuit, les infirmières restantes deviennent ses captives, des victimes qu’il abattra l’une après l’autre au fil des minutes.

Les Anges violés 2Les Anges violés est un film qui vacille entre deux genres ; l’érotisme à forte tendance voyeuriste (plus précisément, le pinku eiga, le cinéma rose japonais) et le thriller, centré autour de la figure traditionnelle de la prise d’otages. Cependant, dans le film de Wakamatsu, les otages n’en sont pas vraiment puisqu’à aucun moment leur ravisseur ne manifeste le désir de tirer partie de ses captives. Il veut simplement leur mort, mais pour quelle raison ? Si sa fièvre meurtrière semble en un premier temps déclenché par la vision des deux infirmières lesbiennes surprises en plein acte sexuel, les meurtres suivants découlent de sentiments d’infériorité ou de supériorité. Lorsqu’une des infirmières s’offre à lui, le tueur se révèle impuissant et, souffrant des quolibets (réels ou imaginaires, on ne saura jamais) de sa partenaire et des spectatrices, décide de conclure l’acte de la plus cruelle des manières. Inversement, avec les meurtres suivants on a l’impression qu’il cherche à punir l’infirmière en chef qui se proclame ange blanc et qui cherche à sauver sa vie par le biais d’un récit misérabiliste.

Les Anges violés 3

En réalité, dans le film de Wakamatsu les raisons qui poussent l’homme au meurtre n’ont pas – ou peu – d’importance, seules comptent la violence qui fait irruption en plein milieu d’un jeu d’amoureuses et la passivité des victimes, rendues simples spectatrices du jeu de massacre perpétré par leur bourreau. Comme le voyeur regarde faire, les infirmières regardent faire l’homme qui tue ses captives une à une sous les yeux terrorisées des survivantes. Le calme revient toujours après la violence et les seules traces que laisse celle-ci sont les cadavres qui jonchent les tatamis, baignant dans une flaque de sang provoquée par une ultime pénétration à défaut, celle de la balle qui transperce peau et organes. Cette flaque de sang résultant de la pénétration est une figure que l’on retrouvera dans le viol de Va, va, vierge pour la deuxième fois, film tout aussi énigmatique que celui-ci.

Les Anges violés 4Une chose est sûre, Les Anges violés est une œuvre qui met son spectateur mal à l’aise, mais si ce malaise est fortement tangible il est beaucoup plus difficile à expliquer et à comprendre. Il ne s’agit pas d’un film à thèse mais d’un cri de révolte, l’auteur ne cherchant pas à faire passer un message mais ses émotions. Une des seules clefs de lecture que nous livre Wakamatsu est la séquence finale, un montage d’images fixes qui ne semblent avoir aucun rapport avec ce qui a précédé. Ce sont des images d’oppression, de troupes anti-émeutes, des avions américains qui larguent du napalm sur le Vietnam. En concluant ainsi son film, Koji Wakamatsu semble clairement nous indiquer qu’il s’agit d’une allégorie, nous laissant plusieurs pistes de lecture.

D’une part, les anges violés qui donnent au film son titre ne peuvent être que les deux infirmières épiées entrain de faire l’amour au début du film. Le viol de leur intimité est d’ailleurs l’unique viol du film et leur rapport sexuel est la seule scène que Wakamatsu sublime par sa mise en scène, filmant les deux femmes avec une douceur absente du reste de l’œuvre et semblant ainsi la sacraliser et nous dire qu’elle est la seule chose à sauver dans ce tas d’ordures. Par ailleurs, si Wakamatsu donne autant d’importance aux personnages du tueur et de l’infirmière qui découvre ses collègues et qui passera le reste du film à fixer son bourreau, c’est pour mieux exprimer l’importance de l’action et du regard. La passivité des infirmières, leurs stratagèmes visant à se sauver, se soldent tous par leur propre mort. La seule manière de se sortir vivant de cette situation, à défaut de détenir le pouvoir, est de rester attentif et de comprendre le danger qui nous guette.

Les Anges violés 5

La force de Wakamatsu est de livrer en même temps un objet visuellement magnifique et un sentiment complexe et sincère, tout en captivant ses spectateurs et en leur donnant l’envie de comprendre ce qu’il ressent. Avec Les Anges violés il nous donne une image de sa pensée, une pensée qu’il ne pourrait de toute manière jamais mieux communiquer qu’en jouant davantage sur la métaphore que sur le récit.

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Aldrea 15/09/2010 03:32



"La seule manière de se sortir vivant de cette situation, à défaut de détenir le pouvoir, est de rester attentif et de comprendre le danger qui
nous guette."





Je suis pas du tout d'accord avec cette interprétation: je pense que comme dans la plupart de ses autres films, tout tourne autour du désir, de
l'impuissance et de la frustration. La raison pour laquelle la dernière survie est simplement qu'elle semble avoir laissé derrière elle une part de sa personnalité, voir de sa raison durant la
nuit. Je trouve que le tueur ressemble assez à l'embrayon de Quand l'embrayon part braconner: une sorte de rêveur, détaché des réalités, presque un enfant, qui suit ses caprices et tue
ou fait souffrir lorsqu'il n'est pas satisfait de ce qu'il est en train de vivre. D'après moi, la dernière survie parce qu'elle devient un peu comme lui: une femme enfant qui évolue dans une
autre dimension, sauf que la sienne n'est que douceur puérile et chaleur maternelle à la fois.


Après, c'est un film trop étrange pour donner une seule interprétation; il se voit avec les tripes et pas avec le cerveau. Mais je ne pense pas
que Wakamatsu ai voulu donner un quelconque conseil d'un potenciel "way of life". Je pense qu'il a simplement voulu exprimer un sentiment profond et angoissant qui devait lui tenir à coeur, mais
ça tu l'as déjà très bien dit.


Après, à l'aide des images de fin, on pourrait peut-être interpréter le film comme une façon d'expliquer les guerres: par la frustration
(sexuelle ou autre), le sentiment d'impuissance d'un homme et par delà, d'une génération entière.


Mais houlà, assez de wall of text, il faut laisser un peu de place à Cachou :p


 



the idiot 15/09/2010 11:43



Je pense que la grosse différence entre ce film et Quand l'embryon part braconner est alors que dans ce dernier, Wakamatsu a tenu à rester limpide dans son propos, ici il cherche à
brouiller les pistes, obliger son spectateur à chercher un sens à l'incompréhensible. L'embryon tue pour une raison alors que dans Les Anges violés, on ne comprend pas trop les raisons
du meurtre, le tueur ne s'explique jamais. Les autres meurtriers de Wakamatsu sont plutôt bavards comparés à lui. Je pense que la fille survit parce qu'elle observe son bourreau et le comprend au
final, ce qui est peut être lié à son caractère aussi tu me diras. Mais oui, sinon je suis d'accord avec toi, ce n'est pas un film qui livre un message mais un film qui pousse à la réflexion
quant à une situation donnée qui se fait le reflet de quelque chose de plus vaste, peut-être la guerre du Vietnam, peut-être la tension sociale qui existait au Japon dans les années 1960 ou alors
tout simplement le malaise d'être un homme.