Exhumé : Les Innocents de Jack Clayton

Publié le par Marc

Les Innocents
The Innocents
Réalisé par Jack Clayton
(1961)

Avant que de frêles mains ne se découpent avec un violent contraste des ténèbres pour implorer un salut inespéré, c’est un simple écran noir sublimé par un chant d’outre-tombe qui ouvre ce chef d’œuvre du cinéma d’épouvante. L’image et la voix évoquent une fragilité tant mentale que physique et nous situent, d’emblée, dans l’esprit de cette jeune femme partagée entre ses certitudes et le doute. Dès cette scène d’introduction puissante et singulière, le film de Jack Clayton, adapté du court roman d’Henry James Le Tour d’écrou, nous plonge dans l’univers macabre d’une histoire de fantômes qui oscillera sur un rythme lancinant entre horreur gothique et psychologique, questionnant scène après scène la nature du fantastique dont il fait tour à tour une réalité angoissante ou une manifestation subjective de la folie hypothétique de son personnage principal. Dès l’arrivé à Bly de Melle Giddens, où celle-ci vient d’obtenir une place de gouvernante chargée de s’occuper des jeunes Flora et Miles auprès de leur oncle et tuteur qui ne veut aucunement en entendre parler – occupé qu’il est par une vie mondaine à Londres et dans les autres capitales du monde – l’on est tenté de penser au Manderlay de Rebecca et, tout comme l’avait fait en son temps Hitchcock, Clayton va par la suite nous décrire un lieu hanté par les souvenirs d’un passé violent, un passé qui se matérialise à l’écran au travers d’éléments empruntés au cinéma fantastique. Mais, dans les premiers temps, ce nouveau cadre de vie – le manoir et son jardin luxuriant – tout comme les enfants modèles dont elle a la charge paraîtront idylliques à la jeune gouvernante qui, sous leur charme, baissera peu à peu sa garde. Alors que les fleurs qui décorent le manoir se fanent, subtile image de la déchéance, ce jardin d’Eden se révèlera être le théâtre des pêchés de deux anciens domestiques et les enfants sembleront à leur tour perdre leur innocence, dévoilant une nature plus sombre placée sous une influence malfaisante, présente ou appartenant au passé. Le mal qui contamine ces lieux et qui se manifeste au travers de deux silhouettes vêtues de noir provient-il des enfants, de Melle Giddens, ou encore d’une force extérieure ? Voici simplement l’une des interrogations auxquelles le film laissera au spectateur le soin de se confronter, ne lui livrant que des éléments de réponse ambigus. Bercé de jour par une lumière douce, le film devient effrayant dès la nuit tombée, Clayton orchestrant à des instants choisis de véritables crescendos dans l’horreur lors de scènes bâties selon une esthétique du cauchemar. Mais l’onirisme se situe toujours ici à la lisière du réel, nous laissant dans l’impossibilité de déterminer à quel champ appartiennent les événements. Les Innocents, devenu la matrice de bon nombre de films de La Maison du diable de Robert Wise à, plus récemment, Les Autres d’Alejandro Amenabar et toute une veine du cinéma espagnol, dépasse de loin tout ce qui a été fait dans le genre et parvient, plus d’un demi siècle après sa sortie, à glacer le sang et à fasciner par la simple force d’une mise en scène qui suggère beaucoup plus qu’elle ne montre.

En guise de bonus, voici la fameuse scène d’introduction du film ainsi que trois autres séquences où des chants donnent au cinéma de purs instants de grâce. Si vous pensez à d’autres moments de cinéma dans la même veine, vous êtes priés de partager.

Oh, Willow Waly – Les Innocents de Jack Clayton (1961)

Mommy Dear – The Naked Kiss de Samuel Fuller (1964)

Leaning on the Everlasting Arms – La Nuit du chasseur de Charles Laughton (1955)

Sanctus – If.... de Lindsay Anderson (1968)

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