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Exhumations

Mercredi 4 avril 3 04 /04 /Avr 12:53
Les Innocents
The Innocents
Réalisé par Jack Clayton
(1961)

Avant que de frêles mains ne se découpent avec un violent contraste des ténèbres pour implorer un salut inespéré, c’est un simple écran noir sublimé par un chant d’outre-tombe qui ouvre ce chef d’œuvre du cinéma d’épouvante. L’image et la voix évoquent une fragilité tant mentale que physique et nous situent, d’emblée, dans l’esprit de cette jeune femme partagée entre ses certitudes et le doute. Dès cette scène d’introduction puissante et singulière, le film de Jack Clayton, adapté du court roman d’Henry James Le Tour d’écrou, nous plonge dans l’univers macabre d’une histoire de fantômes qui oscillera sur un rythme lancinant entre horreur gothique et psychologique, questionnant scène après scène la nature du fantastique dont il fait tour à tour une réalité angoissante ou une manifestation subjective de la folie hypothétique de son personnage principal. Dès l’arrivé à Bly de Melle Giddens, où celle-ci vient d’obtenir une place de gouvernante chargée de s’occuper des jeunes Flora et Miles auprès de leur oncle et tuteur qui ne veut aucunement en entendre parler – occupé qu’il est par une vie mondaine à Londres et dans les autres capitales du monde – l’on est tenté de penser au Manderlay de Rebecca et, tout comme l’avait fait en son temps Hitchcock, Clayton va par la suite nous décrire un lieu hanté par les souvenirs d’un passé violent, un passé qui se matérialise à l’écran au travers d’éléments empruntés au cinéma fantastique. Mais, dans les premiers temps, ce nouveau cadre de vie – le manoir et son jardin luxuriant – tout comme les enfants modèles dont elle a la charge paraîtront idylliques à la jeune gouvernante qui, sous leur charme, baissera peu à peu sa garde. Alors que les fleurs qui décorent le manoir se fanent, subtile image de la déchéance, ce jardin d’Eden se révèlera être le théâtre des pêchés de deux anciens domestiques et les enfants sembleront à leur tour perdre leur innocence, dévoilant une nature plus sombre placée sous une influence malfaisante, présente ou appartenant au passé. Le mal qui contamine ces lieux et qui se manifeste au travers de deux silhouettes vêtues de noir provient-il des enfants, de Melle Giddens, ou encore d’une force extérieure ? Voici simplement l’une des interrogations auxquelles le film laissera au spectateur le soin de se confronter, ne lui livrant que des éléments de réponse ambigus. Bercé de jour par une lumière douce, le film devient effrayant dès la nuit tombée, Clayton orchestrant à des instants choisis de véritables crescendos dans l’horreur lors de scènes bâties selon une esthétique du cauchemar. Mais l’onirisme se situe toujours ici à la lisière du réel, nous laissant dans l’impossibilité de déterminer à quel champ appartiennent les événements. Les Innocents, devenu la matrice de bon nombre de films de La Maison du diable de Robert Wise à, plus récemment, Les Autres d’Alejandro Amenabar et toute une veine du cinéma espagnol, dépasse de loin tout ce qui a été fait dans le genre et parvient, plus d’un demi siècle après sa sortie, à glacer le sang et à fasciner par la simple force d’une mise en scène qui suggère beaucoup plus qu’elle ne montre.

En guise de bonus, voici la fameuse scène d’introduction du film ainsi que trois autres séquences où des chants donnent au cinéma de purs instants de grâce. Si vous pensez à d’autres moments de cinéma dans la même veine, vous êtes priés de partager.

Oh, Willow Waly – Les Innocents de Jack Clayton (1961)

Mommy Dear – The Naked Kiss de Samuel Fuller (1964)

Leaning on the Everlasting Arms – La Nuit du chasseur de Charles Laughton (1955)

Sanctus – If.... de Lindsay Anderson (1968)

Par Marc - Publié dans : Exhumations - Communauté : Webzine cinéma
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Mardi 27 mars 2 27 /03 /Mars 12:32
Walkabout (La Randonnée)
Walkabout
Réalisé par Nicolas Roeg
(1971)

L’intrigue du deuxième film de Nicolas Roeg tient en peu de mots. Une adolescente anglaise et son jeune frère sont amenés dans l’outback australien par leur père, lequel essaye de les tuer avant de mettre fin à ses jours et feu à leur voiture. Quelque part dans ce même désert, un jeune aborigène accomplit quant à lui son walkabout, un rite de passage où l’enfant écarté de sa tribu doit apprendre à subvenir seul à ses besoins pour devenir homme. Ces trois jeunes gens vont se rencontrer et, décidant de parcourir un bout de chemin ensemble, ils reforment le schéma familial père-mère-fils tout en apprenant à survivre, à se connaître et à se désirer. Au travers de ces récits croisés, Roeg décline le thème d’un impossible retour à l’innocence, pour les enfants comme pour les civilisations, et explore la nostalgie pour cet état balayé par l’écoulement inévitable du temps. Par une mise en scène et un montage aussi novateurs que virtuoses, Walkabout (absurdement rebaptisé La Randonnée lors de sortie en salles en France) dresse un parallèle entre la découverte de la sensualité, née de la rencontre entre la fille et le jeune homme, et la désintégration progressive de la société de consommation dont les ruines émaillent et défigurent déjà le paysage du monde naturel. Désir de progrès et soif de destruction vont ici, comme souvent, de pair. Le travail effectué sur le son renforce cette impression, notamment celui de la radio accompagnant le trio au long de son périple qui semble ne recevoir que des bribes d’émissions comme autant de vestiges abstraits d’un monde qui s’éloigne à chaque pas que l’on fait pour le retrouver. Roeg emploie ses décors de manière fascinante, soulignant tour à tour le sublime et la menace que recèle la nature dans laquelle évoluent ses personnages, en montrant à la fois la splendeur et l’absolue violence ; une dualité qui trouvera son écho dans l’éclatement spatio-temporel de la narration, notamment au cours de l’ultime scène de chasse du film. Ce regard posé sur la nature rappelle certaines œuvres d’un autre cinéaste anglais qui travaillera dans l’exil, préfigurant Délivrance et surtout La Forêt d’émeraude que tournera John Boorman en 1972 et 1985 respectivement. A la manière du second, Walkabout est aussi le récit d’un choc entre deux cultures. Si le jeune nomade permet à Roeg de mettre en scène la manière de vivre des aborigènes, leurs coutumes et leurs rites, c’est surtout l’imagerie chrétienne qui investit le film et qui lui donne sans doute sa plus belle scène ; un retour dans le jardin d’Eden teinté autant d’innocence que d’érotisme et dont la centralité en fait un point de bascule et de convergence. Le récit qui, plus qu’un voyage, s’avère être un souvenir halluciné, fruit de la crise existentielle de son personnage central, est construit de manière cyclique et la nage candide de la jeune fille dans l’eau transparente d’un lac en est l’épicentre où les éléments de réponse se cachent derrière le voile d’une mystérieuse et troublante beauté.


Walkabout, un film de Nicolas Roeg disponible en DVD aux éditions Potemkine

Par Marc - Publié dans : Exhumations - Communauté : Webzine cinéma
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Mercredi 14 mars 3 14 /03 /Mars 00:51
Ne vous retournez pas
Don't Look Now
Réalisé par Nicolas Roeg
(1973)

Dans Ne vous retournez pas, un film qui adopte, en se situant dans un fantastique morbide à la lisière du réel, un aspect de rêve éveillé faisant éprouver au spectateur cette sensation d’engourdissement si propre au deuil, la caméra du cinéaste britannique Nicolas Roeg (qui signe ici son troisième film après Performance et Walkabout) suit le cauchemardesque parcours de Laura et John Baxter, un couple espérant à tout prix oublier la récente noyade de leur fillette en s'exilant de leur demeure de la campagne anglaise, le théâtre du drame, pour plonger dans les ruelles labyrinthiques et dépaysantes de Venise. Mais la Cité des Doges, où John a été engagé pour rénover une église, s'avérera avec ces cours d'eau qui l'entourent et la traversent de toutes parts ne pas être le lieu idéal pour le couple d'échapper au souvenir qui le terrasse. Chaque nouveau cadavre des victimes d’un tueur en série que la police locale repêche dans la lagune, le moindre bruit qui réverbère parmi les sombres et étroites ruelles, viennent rappeler au couple l'omniprésence de la mort dans le geste le plus banal de leur quotidien. Si jusqu'alors le film semble s'ancrer fermement dans le registre du drame psychologique, la rencontre entre Laura et une médium aveugle, péripétie qui semble en un premier temps amorcer une amélioration dans son état comme dans celui du couple, fera définitivement glisser le film dans la zone d'ambigüité qui subsiste entre le réel et le paranormal, faisant résonner les paroles prophétiques que prononçait John au cours de la première scène : « Nothing is what it seems ». Cette première scène, l’on n’en comprendra tout le sens que lorsque l’histoire sera menée à sa conclusion car Roeg prend, tout au long du film, un malin plaisir à briser la linéarité de son récit, comme lors d'une scène de sexe devenue célèbre pour son érotisme précoce et qui montre John et Laura faisant l'amour en alternance avec des images du couple s'habillant pour sortir une fois leurs ébats terminés. Cette liquidité temporelle permet au cinéaste d'associer et de faire ressortir certaines thématiques clefs de l'œuvre par le biais d'éléments visuels et narratifs. L'eau, un ciré rouge ou le verre brisé deviennent ainsi synonymes de mort et signes précurseurs d'un danger encore intangible mais qui se précise toujours et encore. Empruntant à Hitchcock la technique d'un récit permettant de mettre en scène la psyché des personnages tout en ménageant le plus pur suspense, Ne vous retournez pas ne lèvera le voile sur son dénouement qu'au cours de ses ultimes plans. Même alors, le film laisse au spectateur le soin de répondre aux nombreuses questions soulevées et préférera laisser ce dernier la tête emplie d’images teintées d'horreur plutôt que de réponses toutes faites. Voici, en peu de mots, un très intelligent film de genre.


Ne vous retournez pas, un film de Nicolas Roeg disponible en DVD (zone 2) aux éditions BFI

Par Marc - Publié dans : Exhumations - Communauté : Webzine cinéma
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Mercredi 22 février 3 22 /02 /Fév 20:50
Dersou Ouzala
Dersu Uzala
Réalisé par Akira Kurosawa
(1975)

Pour mettre en scène ce récit autobiographique de Vladimir Arseniev, un projet qui lui tenait à cœur depuis ses premiers pas d'assistant réalisateur d’après les dires de l’acteur Yuri Solomin, Akira Kurosawa aura attendu l'ultime phase de son immense carrière ; celle de la couleur qu’il amorce en 1970 avec Dodeskaden. Autre trait caractéristique de cette fin de carrière qui fait ici son apparition, le goût du réalisateur nippon pour l’ailleurs car si c’est à ma connaissance la première fois qu’il ira chercher un financement auprès d’investisseurs étrangers ce ne sera pas la dernière. Pour Ran ce sera en France, pour Rêves à Hollywood, mais pour Dersou Ouzala ce sera en URSS, lui permettant ainsi de tourner dans les lieux mêmes visités et décrits par l’écrivain dans son livre La Taïga de L’Oussouri : Mes expéditions avec le chasseur golde Dersou. Conte sur la rencontre des cultures, sur l’étroite relation entre l’homme et la nature qui l’entoure et sur la naissance d’une amitié inattendue, Dersou Ouzala est un film qui, en narrant l’improbable rencontre entre un chasseur golde et un officier-topographe de l’armée russe chargé de cartographier une région de la Taïga orientale, étonnera ceux qui s’étaient arrêtés aux célèbres films de sabre de Kurosawa mais qui ravira les spectateurs marqués par l’humanisme déchirant mais toujours sobrement dénué de sensationnalisme qu’il affichait déjà dans des réalisations mémorables de ses débuts tels que ce chef d’œuvre méconnu qu’est Vivre. Certains plans de la forêt boréale, et surtout ceux magnifiques de la traversée d’un lac gelé, resteront longuement vives dans l’esprit du spectateur tout comme l’image d’une forte amitié qui naît entre deux hommes qui se retrouvent à la merci d’une nature écrasante. A éviter simplement la copie proposée en DVD par MK2, la qualité de l’image n’étant franchement pas digne du film de Kurosawa.

Par Marc - Publié dans : Exhumations - Communauté : Webzine cinéma
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Mercredi 8 février 3 08 /02 /Fév 23:40
Blow Out
Blow Out
Réalisé par Brian De Palma
(1981)

Avec Blow Out, Brian De Palma offre une relecture du Blow-Up d’Antonioni profondément ancrée dans le monde du cinéma, un univers qui, par le caractère réflexif des méthodes narratives chères au réalisateur, tient un rôle esthétique central dans sa filmographie. A la manière de ce qu’avait fait Coppola dans son chef d'œuvre méconnu Conversation secrète dès 1974, De Palma fait glisser le nœud de l’intrigue du film d’Antonioni d’un élément visuel (le repérage d’un meurtre au second plan d’une photographie) vers quelque chose de sonore, lui permettant de creuser la relation entre l’image et le son en prenant non plus pour héros un photographe de mode mais un ingénieur du son qui enchaîne depuis quelques années des séries B caractéristiques du cinéma d’exploitation made in Hollywood entre la fin des années 1970 et celle des années 1980. Comme l’avait parfaitement réussi Coppola, De Palma précipite son héros dans une aventure paranoïaque où les théories du complot se multiplient et les apparences s’avèrent toujours trompeuses. Orchestrant des séquences à la mise en scène grandiloquente (notamment les derniers instants magnifiques du film qui se déroulent lors d'une nuit éclairée par les feux d'artifice commémoratifs du Liberty Day) où un sens de l’humour fin se mêle sans cesse à un amour assumé du cinéma et de son Histoire, le cinéaste profite de son sujet pour dénoncer, fidèle à ses habitudes, l’artifice du médium qu’il emploie avant de finalement réinjecter, non sans ironie, une part de réalité dans la fiction. Un divertissement savoureux et intelligent au même titre que L’Esprit de Caïn, Body Double, Phantom of the Paradise et Pulsions ; films dans lesquels De Palma met en scène ses obsessions avec une rare capacité à prendre le recul nécessaire pour nous faire ressentir sa passion avec une sincérité désarmante.


Blow Out, un film de Brian De Palma disponible en DVD aux éditions MGM

Par Marc - Publié dans : Exhumations - Communauté : Cinéma
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