Va, va, vierge pour la deuxième fois

Publié le par the idiot

Yuke yuke nidome no shojo

(1969)

Koji Wakamatsu

Mimi Kozakura, Michio Akiyama

Va, va, vierge pour la deuxième fois 1

 

Va, va, vierge pour la deuxième fois 4Sur le toit d’un immeuble, le fils du superintendant assiste au viol d’une jeune fille par une bande de quatre hommes. Il n’y participe pas, restant en retrait de la scène, semblant souffrir. A son réveil, la jeune fille se retrouve sur le toit en compagnie du jeune homme. Une étrange relation s’instaure alors entre les deux individus qui partagent l’un avec l’autre leurs histoires et leurs angoisses. Ce viol n’est pas le premier subi, les deux personnages ayant déjà tous les deux vecu un viol collectif au cours de leur vie, mais ce troisième acte est celui qui va tisser un lien entre eux et permettre la communication, l’appel à l’aide et l’évacuation du traumatisme.

Va, va, vierge pour la deuxième fois 9Tourné en seulement quatre jours sur le toit de l’immeuble même où se trouvait sa société de production, avec Va, va, vierge pour la deuxième fois, Koji Wakamatsu livre un film aussi beau qu’énigmatique dont il est difficile de parler tant est l’envie d’en dire quelque chose d’intelligent ou, du moins, à la hauteur de cet objet rare. C’est un film qui, chose peu commune, parle moins qu’il ne laisse des impressions à son spectateur, dégageant un profond sentiment de détresse et un désir insatiable de liberté. Sans bavardage ni superflu, Wakamatsu creuse les sensations à force d’images et de sons. Partant toujours de son genre de prédilection qu’est le pinku eiga, le réalisateur nippon nous offre une fois de plus non seulement des images sulfureuses d’une beauté sidérante mais aussi matière à réflexion.

Au centre du film il y a une rencontre, un véritable télescopage entre deux êtres totalement seuls face à la vie. La mise en scène de Wakamatsu met en évidence les parallèles entre ces deux existences autant dans sa composition des plans que dans sa narration. Deux passages du film sont en couleur, se démarquant du noir et blanc du temps présent. Ces deux séquences sont les récits des viols antérieurs subis par les deux jeunes. Mais l’intérêt de cette rencontre, ce qui la rend explosive, sont les différences entre les deux personnages, toujours soulignées par la mise en scène. Ce que montre Va, va, vierge pour la deuxième fois est la rencontre de deux réactions opposées face au même événement. Ainsi naissent des champ/contre-champ inversés et le contraste entre les couleurs froides et chaudes des deux flash-back.

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Alors que le jeune homme, suite à son premier viol, a choisi les armes pour affronter la vie, éliminant ses bourreaux en un bain de sang halluciné, la jeune fille a décidé de mourir pour ne par avoir à tuer. Mais un meurtrier s’avère plus difficile à trouver qu’un violeur. Rejetant l’idée du suicide, dont le jeune homme porte les stigmates d’une tentative au poignet, comme celle de la tristesse par peur de devenir pitoyable à l’image de sa mère, elle va supplier son compagnon de fortune de mettre fin à sa misère. Si massacrer ses bourreaux fût chose facile, tuer une innocente s’avère être pour lui une impossibilité. Il faut une raison pour tuer, dit-il. Comme il nous faut une raison pour mourir, une raison de vivre. Derrière cette opposition, cette confrontation de deux idées, je ne pense pas qu’il faille voir le symbole d’une différence liée au sexe, à la classe ni au tempérament, mais une dialectique sur la notion d’équilibre. Va, va, vierge pour la deuxième fois montre l’Homme face à son existence, l’Homme face à ses décisions et, surtout, l’Homme dans toute sa solitude.

Va, va, vierge pour la deuxième fois 3Ce sentiment de solitude totale est accentué par la mise en scène de Wakamatsu. Le toit de l’immeuble ressemble à une scène de théâtre – et la théâtralité du film est évidente, que ce soit dans la direction d’acteurs ou les dialogues très littéraires qu’entretiennent les personnages, dans la façon dont la jeune fille s’adresse à la caméra et hurle Je ne suis pas triste du tout ! Je vous emmerde ! – mais au lieu de jouer sous les yeux d'une foule de spectateurs, ce sont le jeune homme et la fille qui observent la ville silencieuse qui se déploie à perte de vue tout autour d’eux. De même pour cette femme qui étend son linge, blanc évidemment, sur le même toit où se trouve la jeune fille violée comme pour montrer une vie qui continue son cours sans s’attarder pour les laissés-pour-compte. Ce n’est qu’à la fin du film, après le bain de sang, que la jeune fille et son compagnon retrouvent la joie de vivre et parviennent à oublier leurs tourments. Réunis, ils trouvent enfin l’équilibre dont découle la force d’affronter la mort et donc la vie, qui sont au fond une seule et même chose.

Va, va, vierge pour la deuxième fois 11Bercé tout au long par une musique sublime et douce, allant du free jazz au rock psyché en passant par une sorte de blues/folk japonaise, Va, va, vierge pour la deuxième fois est une ode à la liberté artistique. N’ayant peur de prendre aucun détour pour arriver à son propos, en à peine plus d’une heure Wakamatsu plonge ses spectateurs au fond d’eux-mêmes avec des images tour à tour sensuelles, tristes et violentes, mais toujours d’une beauté rare, et les confronte à la dépression de toute une génération qui se sent abandonnée. Quand on voit où en est le Japon quarante années plus tard, avec son très fort taux de suicide et ses milliers de jeunes accros collés à longueur de journée aux écrans, on ne peut qu’à peine imaginer la tristesse de ce poète de ne pas avoir été davantage entendu.


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Publié dans Cinéma

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Bruce Kraft 26/09/2010 00:42



Ah non! Il a réalisé "Les rebelles du Dieu néon" mais surtout "The Hole" un film de SF vraiment étrange.


Côté thune on est pareil alors parce que moi je peux rien m'acheter question dvd...snif...et surtout pas des dvd neufs à 20 euros...



the idiot 27/09/2010 15:26



The Hole c'est le truc qui se passait en Angleterre et qui est sorti il y a une dizaine d'années? Bon, l'argent va bientôt revenir (sans couler à flots) parce que j'ai décroché un CDD
d'un an dans la librairie où je bossais pour l'été.



Aldrea 22/09/2010 00:41



Bon, d'accord, rien à dire, l'interprétation est terrible. Poussée et basée sur des exemples évidents, elle n'est même pas pompeuse ni tirée par les cheveux, ce qui me déçoit un peu de la part
d'un ancien étudiant en cinéma...


Il méritait un second visionnage, je pense que c'est de loin le plus difficile à appréhender des quatre Wakamatsu.



the idiot 22/09/2010 00:53



Comment ça, même pas une ou deux petites fautes à me signaler? Ben non, rien de pompeux ni de tiré par les cheveux. C'est pas parce qu'on a été étudiant en cinéma qu'on est tout de suite un
cinéphile! Perso, je serai pas contre un troisième visionnage, sur grand écran cette fois, à la cinémathèque. Mais va falloir du courage pour affronter les autres spectateurs. Le deuxième coffret a l'air d'être tout aussi bien que le premier alors il y en aura
encore quelques uns à regarder du monsieur.



Bruce Kraft 18/09/2010 21:30



Excellentes tes chroniques sur ces "ovnis" japonais que je ne connaissais pas (mais en fin de compte je connais quoi?). ça tombe d'autant mieux que nous entamons une semaine asiatique la semaine
qui arrive. Alors ça ne sera peut-être aussi bizarre que tes films mais bon....je prépare quand même "La saveur de la pastèque" comme film "Ovni"...


Par contre je ne sais pas si tu sais mais Wildside sort une série de films "érotiques" japonais des années 60 et 70 à base de sadomasochisme, bondage etc....des oeuvres d'art en fait!!



the idiot 18/09/2010 22:39



Oui, la collection de chez Wildside me donne bien envie, mais là j'ai plus un rond! Pour octobre je me suis promis La Femme aux seins percés, héhé. Wakamatsu c'est la même époque et
toujours dans le pink cinema, mais une veine un plus subversive que ses pairs, avec un côté nouvelle vague japonaise à la Oshima/Suzuki/Yoshida, de l'expérimentation formelle...etc. Je n'ai pas
vu La Saveur de la pastèque, mais on m'a dit que c'était assez étrange. C'est bien du mec qui a réalisé Nouvelle cuisine?