Suite(s) impériale(s)

Publié le par the idiot

 

Un Ellis peut en cacher un autre

 

freeway


Récits d’un voyage dans les méandres de la culture

vol. 12

 


People are afraid to merge on freeways in Los Angeles. This is the first thing I hear when I come back to the city.


Less Than Zero (1985)

 

The fades, the dissolves, the rewritten scenes, all the things you wipe away – I now want to explain these things to her but I know I never will, the most important one being: I never liked anyone and I’m afraid of people.


Imperial Bedrooms (2010)

 

De Bret Easton Ellis, j’avais lu Les Lois de l’attraction il y a dans les cinq ou six ans. J’en ai gardé le souvenir d’un roman sympathique mais sans plus, un truc qui se lit puis qui s’oublie. Un peu comme le film qu’en a tiré Roger Avary avec ce bon vieux kéké de James Van Der Beek (comment prendre au sérieux un type qui porte ce genre de patronyme ?). Du coup j’étais assez sceptique quant au talent de l’écrivain, d’autant plus que l’adaptation d’American Psycho ne m’a jamais vraiment fait crier au chef d’œuvre. Je l’avais donc laissé de côté pour m’intéresser à d’autres auteurs. Mais l’un des aspects intéressants du métier qu’est le mien (libraire, donc) est le fait que la lecture fait partie du boulot, et que parfois, on est obligé de s’intéresser à des livres qu’en temps normal l’on aurait délaissé.

J’en viens aux faits. Je ne lis pas beaucoup de littérature contemporaine. Oui c’est mal, je le sais. Surtout quand on bosse dans le livre. Des auteurs américains vivants j’en connais bien deux ou trois, Cormac McCarthy (dont j’ai chroniqué les livres plus d’une fois ici même), Paul Auster (qui écrit quelque chose de bien de temps en temps) ou encore Thomas Pynchon et Don DeLillo. La plupart des auteurs américains contemporains auxquels je m’intéresse sont morts ces dernières années ; Vonnegut, Mailer, Salinger ou Foster Wallace ont tous péri sur les cinq années qui viennent de s’écouler.

Etant donné qu’à la fin du mois je vais bosser sur un festival centré sur la littérature d’Amérique du Nord, où viennent de nombreux écrivains, j’ai été un peu forcé de m’intéresser aux auteurs invités et de lire quelques uns de leurs livres. Et justement, Bret Easton Ellis vient y présenter son dernier roman, Suite(s) impériale(s) (en anglais et sans les parenthèses Imperial Bedrooms). Le problème, c’est que ce nouveau roman de l’enfant terrible de la littérature américaine fait suite à son tout premier, Moins que zéro, que je me suis donc tout naturellement mis en tête de découvrir en premier lieu. Comme boulot, il y a pire vous me direz.

Avec Moins que zéro, à tout juste 20 ans, Ellis venait de signer un roman d’une âpreté et d’une candeur folles. Clay, le narrateur, est un jeune homme de dix-huit ans parti étudier dans le New Hampshire qui revient à Los Angeles pour passer les fêtes de fin d’année au sein de sa riche famille. En apparence tout est lisse, mais rapidement l’envers de la médaille se fait ressentir. Ses parents récemment divorcés ne s’adressent plus la parole, ses sœurs fouillent dans ses tiroirs pour lui tirer sa cocaïne et regardent de films pornographiques en cachette dont il se demande s’ils appartiennent aux deux adolescentes, à sa mère ou son amant.

Au cours de son séjour, Clay retrouve aussi ses amis, son dealer et Blair, son ex. Leurs conversations ne tournent qu’autour d’histoires de coucheries et de drogues, du lieu où se déroulera la prochaine soirée et de telle ou telle vedette ou copine qui est passée à la télévision la veille. Clay cherche sa place dans cette foule sans jamais la trouver. Il se raccroche à quelques bons souvenirs mais se voit forcé d’admettre qu’ils appartiennent à son passé.

Dire que la prose minimaliste d’Ellis sonne creux serait un euphémisme. Sa vacuité est assourdissante, en faisant le parfait reflet de la société décrite par l’auteur. Le lecteur cherche un espoir dans ce tissu de mots mais n’y trouve qu’un vaste désert dans lequel erre une génération toute entière à la rue. Usant de cette voix singulière, Ellis dépeint une jeunesse à la dérive, sans valeurs et en manque de repères. Le bien et le mal se confondent et l’esprit de Clay devient toujours plus confus, l’écartant émotionnellement de son entourage pour mieux l’enterrer dans sa solitude et sa misanthropie. Quand, enfin, il semble caresser du bout des doigts ses sentiments et son humanité, ce n’est que pour mieux y renoncer.

Suite(s) impériale(s) reprend les mêmes personnages, et surtout la même ville, vingt-cinq années plus tard. Encore une fois Clay revient à Los Angeles, mais cette fois ce n’est ni pour visiter de la famille, ni pour voir ses amis. Il n’en a plus. Il est devenu scénariste de films et vit entre Los Angeles et New York où une vie plus stable semble l’attendre. Mais dans la ville des anges la même déperdition l’attend toujours et encore. Comme dans Moins que zéro, le texte est émaillé de marques de voitures de sport et de coupes de champagne. L’iPhone de Clay et les téléphones portables des autres personnages semblent régir les vies de leurs propriétaires. Youtube est devenue une source principale d’une information qui paraît circuler trop vite pour que les personnages y comprennent quoi que ce soit. Alors même que les fêtes hollywoodiennes battent leur plein, une sombre réalité s’immisce dans les vies à première vue idéales de cette population de nantis.

A la différence de son premier roman, dans Suite(s) impériale(s) Ellis donne davantage d’importance à la structure de son récit qui ressemble à du Chandler ou du Ellroy des grandes heures. Le labyrinthe narratif dans lequel l’auteur cherche à paumer son lecteur ressemble à celui du Grand sommeil ou du Grand nulle part, une intrigue criminelle en forme de spirale décroissante menant Clay vers une connaissance de soi profondément dérangeante, le roman finissant même parfois par prendre des allures d’exercice de style, chose qui peut déplaire à certains. Toujours est-il qu’Ellis s’en sort à merveille, nous précipitant vers une conclusion aussi inattendue qu’elle est sombre. Plus qu’une façon de voir le monde, un constant désarmant sur notre rapport à l’autre.

L’écriture d’Ellis a évolué entre ses débuts et aujourd’hui et en lisant Suite(s) impériale(s), le lecteur peut prendre la mesure de sa maîtrise de la langue, une langue qui évolue au fil des pages, qui se précise sur son objet et qui accompagne la prise de conscience du narrateur quant à sa véritable nature. Ellis délaisse le minimalisme et l’écriture purement descriptive de ses débuts pour fouiller la psychologie de Clay et faire ressortir ses démons. Par une jolie pirouette narrative, il règle aussi ses comptes avec son premier roman et avec l’adaptation cinématographique réalisée par Marek Kanievska, distanciant intelligemment le Clay de Suite(s) impériale(s) de celui de Moins que zéro.

Avec Suite(s) impériale(s), Ellis réécrit Moins que zéros de façon plus percutante, mettant à jour son traitement des thèmes, et signe en ce faisant un roman provocant et sans concessions, un livre important sur la condition humaine et sur le mal qui nous ronge. Seul ombre au tableau, l’autre Ellis invité du festival, Warren, scénariste de comics et auteur d’un premier roman, Crooked Little Vein, ne sera finalement pas présent. Ça ne m’empêchera pas de me lancer dans la lecture de son Transmetropolitan que de nombreuses personnes me conseillent depuis déjà quelques temps. En attendant, je continue à préparer ce petit événement qu’est le festival America en lisant les mémoires de Nick Flynn, Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie. Un titre comme ça, ça donne envie… Si vous êtes sages, je vous en parle une prochaine fois.

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