Salò ou les 120 Journées de Sodome

Publié le par Marc

Salò ou les 120 Journées de Sodome
Salò o le 120 giornate di Sodoma
Réalisé par Pier Paolo Pasolini
(1975)

Dans la république de Salò, régime d’inspiration fasciste instaurée par Mussolini en Italie du Centre et du Nord à partir de 1943, quatre hommes bourgeois s’enferment dans un château avec une quinzaine de jeunes gens raflés par la Wehrmacht pour s’adonner à 120 journées de plaisirs sordides et jouir du pouvoir sans limites dont ils sont devenus les détenteurs en cette période de tourmente. En adaptant Les 120 Journées de Sodome du marquis de Sade, Pier Paolo Pasolini, même s'il semble rester fidèle à l’œuvre originale, ne s'intéresse pas tant aux idées de ce récit qu'à la notion de pouvoir rappelant que « Sade dit expressément dans une phrase, moins célèbre cependant que d'autres, que rien n'est plus profondément anarchique que le pouvoir […] Après le fait d'être anarchique, ce qui caractérise le mieux le pouvoir – n'importe quel pouvoir – c'est sa capacité naturelle à changer les corps en choses. »1 Le réalisateur et poète revient dans son film sur les heures les plus sombres de son siècle tout en dressant une critique cinglante sur la situation politique de son pays.

Au cours du film, le spectateur assiste à une objectivisation progressive des personnages. Dès leur arrivée au château, les jeunes captifs sont d’emblée privés de leur identité, les seigneurs leur annonçant qu’aux yeux du monde extérieur, ils sont morts. S’en suit, au cours de longs mois, une série d’humiliations toujours plus perverses visant à faire de ces corps le simple objet des désirs de leurs maîtres. Ce qui rend possible cette situation est l’anarchie totale qui régnait alors en Italie, le régime fasciste de Mussolini étant à cette période en pleine débâcle face au débarquement allié. Quelques puissants détiennent le pouvoir, ayant la mainmise sur les forces armées grâce à leurs finances et pouvant employer celle-ci à leur guise. Libres d’exaucer leurs plus sombres fantasmes, ils se laissent alors corrompre par ce pouvoir sans bornes. Certains des jeunes gens assujettis s’opposent à ce nouveau régime alors que d’autres, au contraire, y recherchent un profit à l'image de leurs maîtres, un sentiment de puissance par procuration, devenant collaborateurs ou délateurs et renonçant ainsi à leur propre humanité. Pasolini reflète ainsi, certes en grossissant quelque peu le trait, la société italienne de l'époque.

Le récit est composé de quatre grands mouvements, chacun étant annoncé par un intertitre pour donner à l’œuvre l'impression d'une division en chapitres et en souligner ainsi les origines littéraires. « Le Vestibule de l’Enfer », premier mouvement, présente au spectateur les quatre maîtres ainsi que les quatre narratrices, des prostituées de luxe qui feront au cours du film le récit de leurs expériences sexuelles pour stimuler l'imagination des participants à cette mise en scène macabre. Les maîtres choisissent leurs futurs esclaves parmi les jeunes raflés dans les environs avant de leur énoncer les lois qui régiront leur séjour au château. Ce règlement sera appliqué à la lettre par une milice composée de jeunes hommes ravis de jouir d’un tant soit peu de pouvoir dans cet univers anarchique. Au cours du « Cercle des manies », le jeu pervers des quatre seigneurs se met en place, le récit de la première des narratrices s’interrompant parfois pour laisser cours aux divers sévices qu’entreprennent ces grands bourgeois aux dépens de leurs jeunes victimes. Certaines des victimes n'y tiennent déjà plus, mais toute tentative de fuite ou de désobéissance est punie avec la plus grande sévérité, déchaînant immédiatement une pluie de tortures morales et physiques et un torrent d'humiliations. Le récit de la deuxième narratrice commence au cours du « Cercle de la merde » qui stimule et désinhibe toujours davantage les pulsions sexuelles et violentes des quatre maîtres. Leurs désirs devenant insatiables, les quatre seigneurs s’adonnent à des actes de plus en plus extrêmes pour les assouvir, plongeant peu à peu cet univers qu'ils ont construit dans un gouffre de sadisme, prenant plaisir à la destruction de leur propre œuvre. « Le Cercle du sang » voit poindre l’heure des punitions, de la solution finale. Les dissidents de ce régime pervers sont longuement torturés et exécutés par leurs maîtres qui s'alternent les rôles de bourreau et de spectateur.

Une esthétique de l’ordre imprègne l’ensemble du film. De son ouverture à sa conclusion, Salò ou les 120 Journées de Sodome est marqué par la présence oppressante de la symétrie que ce soit au niveau de la composition des plans, des décors ou du montage des séquences. Le récit lui-même reprend ce motif de la symétrie de par sa construction en cercles concentriques, créant une impression tourbillonnante et chaotique autour de l'épicentre, sorte de cœur des ténèbres. Il revêt même une forme cyclique, commençant et se terminant avec une musique identique comme pour donner l'impression que cette souffrance collective et inexorable ne peut qu'être une folle et irréelle parenthèse. La mise en scène instaure quant à elle constamment un rapport de force entre les groupes de personnages, plaçant sans cesse les quatre puissants au-dessus de leurs sujets. Cette hauteur, synonyme de pouvoir, permet cependant aussi à des détails d’échapper aux maîtres, ouvrant une faille dans l'ordre établi qui rend possible l'espoir, comme lors de l'arrivée des captifs au château sous le regard discret des domestiques. Des éléments de désordre s'infiltreront ainsi, tout au long du film, dans un système qui semblait pourtant implacable. L'espoir de voir s'écrouler ce régime et de sauver sa peau ne resteront cependant que de faibles lueurs au fond de la noirceur.

Si le film de Pasolini est bien situé temporellement dans l’Italie nazifasciste, et qu'il fait preuve d’un froid réalisme dans sa façon de dépeindre les tortures subies par les victimes du régime, il n’en garde pas moins un aspect fortement onirique, soulignant l’incrédulité de son auteur quant à la possibilité et la vraisemblance ce qui s’est déroulé. Il écrivait d'ailleurs « Ce film est le rêve fou, inexplicable de ce qui s'est passé dans le monde pendant les années quarante ; rêve d'autant plus logique dans son ensemble qu'il l'est moins dans ses détails. »2 Si l’histoire dure 120 jours et nuits comme l’indique son titre, il semble néanmoins difficile de quantifier le temps qui passe, le tout ne semblant être qu'une hallucination indistincte et confuse. Les seules divisions temporelles sont les quatre cercles qui se succèdent mais dont il est impossible d’appréhender les durées respectives tout comme de savoir si celles-ci se déroulent dans leur ordre chronologique ou selon une autre logique organisationnelle. A l'image de l'action qui s'y déroule, cette temporalité n'a plus rien de cohérent. Il ne peut y avoir de lien de cause à effet, ni d'avant et après, car tout est marqué par une irrationalité totale. Dans ces ténèbres, les nuits elles-mêmes semblent inexistantes, la majorité des scènes se déroulant de jour sous une lumière blafarde et cruelle, une lumière qui ne semble laisser aucun recoin d’ombre où se cacher aux captifs infortunés de cette force destructrice. Cette suspension du temps et l'onirisme qui en est la conséquence symbolisent l'incompréhension de l'auteur vis-à-vis de l'histoire de son pays et de la cruauté dont l'homme s'est montré capable à l'encontre de son prochain.

L'absurde chez Pasolini n'a rien d’humoristique mais souligne, au contraire, une nostalgie de l'innocence perdue, le regret de la chute et l'impossibilité apparente de la rédemption même si l'auteur semble toujours y croire. Le suicide de l'une des narratrices qui, ne supportant plus d'assister et de participer à une telle folie meurtrière, se jette par une fenêtre du château est l'une des rares traces d'humanité qui subsistent dans cet univers sur lequel règne le mal. La scène finale, où deux des jeunes miliciens dansent ensemble en évoquant leurs copines respectives, en est une autre. Cette image de totale innocence, le dernier plan de la carrière de Pasolini qui sera assassiné au moment de la sortie officielle du film, est énigmatique à l'extrême et ne cessera de susciter nos interrogations. L'image contraste violemment avec tout ce qui a précédé et pourrait presque faire sourire si l'on ne venait pas d'assister quatre-vingts dix minutes de barbarie. A peine plus grands que les fusils dont ils se servaient pour maintenir l'ordre au château, les deux enfants semblent capables d'oublier le mal et de ne penser qu'au bonheur. Cette renaissance dans la pureté semble être une lueur d'espoir, une croyance profonde de la part de l'auteur que l'Homme est tout aussi capable de bonté qu'il l'est de provoquer la douleur et le chaos, que l'Homme peut encore viser la Rédemption.

Pourtant, si au travers de cette image Pasolini semble nous réconforter, il reste à comprendre les raisons qui l'ont conduit à adapter Les 120 Journées de Sodome précisément à cette époque de sa carrière. L'on aurait tort de simplifier son propos en concluant qu'il dresse simplement un parallèle entre l'Italie nazifasciste et la violence de l'univers de Sade alors que la véritable analogie compare l'Italie nazifasciste et l'Italie contemporaine, c'est-à-dire celle des années 1970 et des années de plomb. Il suffira de lire les Lettres luthériennes, dans lesquelles l'écrivain revient longuement sur les assassinats politiques et les faux procès de cette époque, pour comprendre les inquiétudes de Pasolini. Son ultime entretien, interrompu à peine quelques heures avant sa mort le premier novembre 1975, est tout aussi éloquent. Avant de s'accorder avec Furio Colombo pour se voir le lendemain afin de réviser quelques unes de ses interventions, Pasolini répondait à la dernière question du journaliste : « Je ne souhaite plus parler de moi. J'en ai peut-être déjà trop dit. Tout le monde sait que je paie mes expérience de ma personne. Mais il y aussi mes livres et mes films. Il se peut que j'aie tort, mais je continuerai à dire que nous sommes tous en danger. »3 Le lendemain son cadavre se trouvait à la morgue du commissariat de Rome. Son meurtre demeure encore aujourd'hui un mystère.

Tout au long des Lettres luthériennes, l'on peut découvrir un Pasolini désespéré face à son pays. Les jeunes italiens, ceux-là mêmes dont il suivait la vie dans des films marqués par la vitalité et tournés à peine quinze années plus tôt, sont désormais comparés par l'auteur aux SS. Le néofascisme, incarné par un consumérisme sans limites qui transforme tout aspect de la vie, chaque sentiment et chaque geste, en pur produit commercial, autrement dit en simple objet de convoitise, a remplacé le fascisme des années 1940 mais reproduit une aliénation et un asservissement identiques. Il est donc nécessaire de lire Salò ou les 120 Journées de Sodome, non pas comme une simple adaptation cinématographique du roman de Sade, mais comme véritable relecture marxiste de l’œuvre, provoquant un glissement de l'esthétique vers le politique. Les personnages de Sade deviennent ainsi, dans la vision de Pasolini, les vecteurs d'une idéologie qui représente non seulement les motivations du système nazifasciste mais aussi celles du capitalisme triomphant responsable d'un génocide culturel. En expliquant pourquoi, en 1975, il ne pourrait plus réaliser le même Accattone, illustrant les raisons qui l'ont conduit à la rédaction d'un article intitulé « Abjuration de la Trilogie de la vie », Pasolini écrivait ce qui suit : « Entre 1961 et 1975, quelque chose d'essentiel a changé : il y a eu un génocide. On a détruit culturellement une population. Il s'agit précisément d'un de ces génocides culturels qui avaient précédé les génocides physiques de Hitler. Si j'avais fait un long voyage, et que je sois revenu quelques années plus tard, en me promenant dans la « grande métropole plébéienne » j'aurais eu l'impression que tous ses habitants avaient été déportés et exterminés, et remplacés dans les rues et les lotissements par des fantômes blêmes, cruels, malheureux. Les SS d'Hitler, justement. Les jeunes vidés de leurs valeurs et de leurs modèles – comme de leur sang – et devenus des calques larvaires d'une autre manière d'être et de concevoir l'être : celle de la petite bourgeoisie. »4

Malgré l’œuvre dont il s’inspire Pasolini s’abstient de mettre en scène un film sulfureux. Seules deux des nombreuses scènes de sexe sont empreintes d’un certain érotisme ; deux relations homosexuelles que le réalisateur filme avec une tendresse déconcertante. Pasolini évite ainsi l’écueil de la violence gratuite et de la simple pornographie pour inviter son spectateur à contempler un cauchemar qu’il peint avec habileté et intelligence. Si de nombreuses scènes peuvent paraître insoutenables à certains spectateurs, chacune retient toutefois une place logique dans ce tableau infernal, des sévices physiques les plus cruels aux pires dégradations psychologiques, et le film reste avant tout une réflexion magistrale sur le pouvoir et la violence ainsi qu'une œuvre profondément politique dont la pertinence est encore indéniable de nos jours.


1"Pasolini à propos de Salò", livret du DVD de Carlotta Films

2Ibid

3In Danger: A Pasolini Anthology; "We're All in Danger"; un livre compilé par Jack Hirschman; traduit de l'italien vers l'anglais par Pasquale Verdicchio; publié aux éditions City Lights

4Lettres luthériennes; "Mon Accattone à la télévision après le génocide";  un livre de Pier Paolo Pasolini; traduit de l'italien par Anne Rocchi Pulberg; publié aux éditions Le Cercle Points 

Salò ou les 120 Journées de Sodome; un film réalisé par Pier Paolo Pasolini; disponible en DVD chez Carlotta Films


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Commenter cet article

Marc Shift 14/01/2012 22:05


, ça je ne sais pas. De toutes façons ça n'a pas l'air d'être ton type de film (et c'est pas un mal). C'était juste un
parallèle des plus pas pertinent.


Mais je me pencherais sur ce film.

Marc 15/01/2012 02:33



Salo et Pasolini ça reste incontournable. Je te conseille aussi la lecture des Lettres luthériennes si tu veux une bonne idée de sa vision politique de l'Italie des annes 1970.



Marc Shift 14/01/2012 09:03


J'ai vu un film qui ne devrait pas t'interresser, qui essaye d'avoir le propos de ce film, c'est A serbian film qui se vautre dans les grandes largeurs en utilisant une violence graphique mal
monté et mal filmé, avec pourtant quelques plans graphiquement bien travaillé.


Mais il va falloir que je regarde Salo ou les 120 jours de Sodome rapidement....

Marc 14/01/2012 13:11



Euh, merci pour le tuyau?



Baccawine 23/09/2011 20:01



Merci. Article très intéressant! En complément:http://l-oeil-sur-la-toile.over-blog.com/article-16498304.html


Au plaisir de vous lire.



Marc 24/09/2011 18:24



Merci également, aussi bien pour les compliments que pour l'article fort intéressant.