Running in Madness, Dying in Love

Publié le par the idiot

Kyôsô jôshi-kô
(1969)
Koji Wakamatsu
Ken Yoshizawa, Yoko Muto

 

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Running in Madness, Dying in Love 1Filmée en images noires et blanches figurant militants et troupes anti-émeutes, une manifestation vire au cauchemar et un jeune homme, blessé à la tête, le sang coulant rouge sur son front avec l’apparition de la couleur, s’enfuit dans une nuit éclairée par les lumières des grandes tours et des voitures qui défilent à côté de lui sur les routes. Il trouve refuge chez son frère aîné mais celui-ci appartient aux forces de l’ordre. Eclate alors une violente dispute entre les deux hommes et, tandis que la femme du policier essaie de les séparer, elle s’empare de l’arme de son mari et lui tire accidentellement une balle dans le dos.


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La nuit cauchemardesque du jeune homme et de sa belle-sœur ne fait que commencer et se poursuivra aussi bien sous la lumière blafarde du jour qu’au cours de leurs nuits passionnées, enlacées l’un à l’autre dans un acte de pêché qui seul leur permet d’effacer ce souvenir qui les tourmente. Car si le jeune homme est un bel idéaliste, une pure figure romantique qui a plu à sa belle-sœur dès le premier jour, en ces temps-là les mariages au Japon se faisaient souvent par arrangement entre les familles. Une envie charnelle et interdite travaille depuis déjà bien longtemps l’esprit des deux fugitifs et leur fuite devient donc pour eux la parfaite occasion – excuse – de donner libre cours à leurs pulsions.

Running in Madness, Dying in Love 8Au travers de ce récit classique de couple en cavale qu’il emprunte au cinéma hollywoodien des grandes heures (impossible de ne pas penser aux sublimes Amants de la nuit de Nicholas Ray), Wakamatsu explore le sentiment de la culpabilité dans toute sa profondeur et sa complexité. La fuite physique des deux amants qui voyagent de village en village dans des paysages froids et enneigés est toujours éclipsée grâce à une surimpression intelligente d’images par une fuite psychologique dans les affres de l’amour et de l’extase charnelle. La fuite du couple devient ainsi une veine tentative d’échapper à leurs démons qui se manifestent sans relâche au détour d’une séquence hallucinée ou d’un personnage à la limite du surréalisme comme cet homme fou qui les agresse sur une plage déserte, voulant à son tour goûter la chair de la jeune femme terrorisée.


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Le sentiment de culpabilité est exploré au travers de plusieurs prismes, dont le plus flagrant est le déshonneur de la jeune femme. Celui-ci est toutefois loin d’être simple. Si, en un premier temps, le spectateur pense assister à une culpabilité découlant du meurtre du mari, il devient rapidement apparent que celle-ci puise autant, sinon davantage, ses origines dans l’attirance qu’elle éprouve vis-à-vis de son beau-frère. Les fantômes de son passé surgissent en effet avec le plus de force lors des scènes d’adultère dont un cauchemar, à la mise en scène à la fois érotique et horrifiante, au cours duquel elle revit l’homicide.

Running in Madness, Dying in Love 9Si la culpabilité de la femme (ritournelle chrétienne s’il en est) apparaît au premier plan, celle de l’homme – qui le plongera au final dans une glaciale solitude – me semble à la fois plus tourmentée et politisée (car l’engagement n’est jamais loin chez Wakamatsu). Il ne faut en effet pas perdre de vue que le récit commençait déjà sur la fuite du jeune homme, celle qui l’éloigne de son engagement et de la lutte d’ordre sociale pour le ramener dans la sphère de ses problèmes privés. Les rapports du couple peuvent paraître chaleureux au premier regard, mais il ne peut y avoir entre eux une réelle sérénité tant que leur histoire sera fondée sur un instant destructeur.


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Si le jeune homme s’acharne autant à persuader sa compagne de son innocence, c’est peut-être avant tout pour effacer sa propre responsabilité et ne pas songer aux raisons qui l’ont poussé à trouver refuge chez son policier de frère. Ce meurtre qui lui permet d’assouvir enfin ses envies était-il au fond si accidentel que ça ? N’est-il pas la conséquence directe et possiblement souhaitée de cette visite à l’improviste. Et si le frère incarne une figure paternelle, ne voit-on pas l’ombre de l’Œdipe qui pointe son nez en forme de nouvelle référence à la culture occidentale dont Wakamatsu s’avère au final être plutôt friand ? Toujours est-il que l’ironie du sort que Wakamatsu fait se déchaîner avec un malin plaisir sur le jeune homme découle de l’abandon de ses responsabilités et de ses engagements en faveur de quelques nuits torrides et d’un voyage sans idéal au bout d’une bien longue route.


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Si l’engagement est une thématique récurrente de l’œuvre de Wakamatsu, l’érotisme en est une figure clef et dans Running in Madness, Dying in Love, la sensualité est à son comble. Rarement le réalisateur a-t-il aussi bien filmé les corps et la passion qui naît de leur contact. Variant sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, allant d’un noir et blanc clinique à des couleurs expressionnistes tout en passant par des tons chatoyants, Wakamatsu nous livre quantité de scènes de sexe envoûtantes sans jamais lâcher le fil ni de son récit, ni de son propos. Contrairement aux viols et autres rapports souvent transgressifs qui émaillent son œuvre, la relation de ce couple est fondé sur un amour pur mais perverti par un certain mode de vie (mariages arrangés, désengagement…). Le sentiment existe donc dans leurs rapports charnels et le réalisateur parvient à animer l’écran des étincelles nées de leur passion.

Running in Madness, Dying in Love 7Impossible, pour conclure, de passer sous silence la musique qui accompagne ces images éblouissantes. Wakamatsu délaisse rapidement l’ambiance jazzy de l’ouverture pour se tourner vers une musique dissonante et intemporelle. Difficile de savoir s’il s’agit de chants traditionnels ou au contraire de compositions d’une grande modernité mais les chœurs accompagnent à la perfection l’horreur que va vivre le couple, leurs doutes, leur effroi comme leurs quelques moments de tendresse. Comme souvent chez ce maître singulier du cinéma nippon, Running in Madness, Dying in Love ressemble davantage à un poème qu’à un roman et les images conjurées par sa caméra exacerbent les sentiments des personnages comme ils l’ont rarement été sur un grand écran.


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