Punishment Park

Publié le par the idiot

Punishment Park
(1971)
Peter Watkins
Stan Armsted, Carmen Argenziano

 

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Enlisé au Vietnam dans une guerre sans fin qui provoque l’indécence d’une grande partie de la population, le président Nixon décrète l’état d’urgence et met en application la McCarran Act, une loi de 1950 qui permet au gouvernement fédéral de mettre en détention et de juger toute personne susceptible de nuire à la sécurité intérieure du pays. Dans un tribunal dressé sous une tente quelque part en Californie, le groupe 368 – composé d’étudiants, de pacifistes et de militants afro-américains – assiste, impuissant, à son propre procès. Le jury, composé uniquement de WASPs (White Anglo Saxon Protestants), semble avoir condamné d’avance les accusés pour leurs intentions supposées séditieuses et aucun argument avancé par ces derniers ni leur avocat incrédule ne pourra faire changer d’avis leurs juges.

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A quelques kilomètres de là, le groupe 367 subit sa peine. Jugés coupables, les accusés ont eu le choix entre la réclusion criminelle dans un pénitencier ou un séjour à Punishment Park ; un grand terrain d’entraînement pour les forces de l’ordre et la garde nationale. Le groupe a trois jours pour traverser 85km de désert – sans nourriture ni eau – et atteindre le drapeau américain avant que leurs poursuivants ne les retrouvent et ne les arrêtent. S’ils atteignent leur objectif ils seront libérés, mais dans le cas contraire la peine de prison initialement prévue sera appliquée. La chasse à l’homme tourne rapidement au jeu de massacre quand certains membres du groupe s’en prennent aux représentants de l’Etat, il s’agit dès alors pour chacun de ne pas perdre la face.

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Réalisé en 1970 par un jeune réalisateur britannique sorti de l’école BBC et rodé au cinéma documentaire et aux reportages télévisés, Punishment Park fut retiré des salles aux Etats-Unis quatre jours seulement après sa date de lancement. Depuis, il n’a que rarement été projeté sur un grand écran outre-Atlantique et n’a jamais été diffusé à la télévision nationale. A voir le film quarante années après sa réalisation, on comprend exactement pourquoi. Peter Watkins ne réalise pas seulement ici un véritable film coup de poing, mais l’une des œuvres les plus ouvertement militantes qui soit, un cri de rage féroce contre l’immoralité de nos dirigeants et la loyauté démesurée avec laquelle une partie de la population les suit.

Punishment Park 1L’une des forces majeures de Punishment Park réside dans sa mise en scène et sa forme documentaire. S’il nous est donné à voir les images du procès et du parcours des groupes 368 et 367 respectivement, c’est grâce à des équipes de reporteurs européens nous explique-t-on dès le début du film. Tout au long de son récit, Watkins respecte ce parti-pris, alternant des techniques empruntées au cinéma-réalité, à l’interview, au reportage et au documentaire. L’effet obtenu est saisissant de réalisme, notamment grâce aux prestations des acteurs, amateurs pour la majeure partie, et glaçant. J’ai beau l’avoir vu plus d’une fois, le film me fait à chaque fois l’effet d’une onde de choc, me laissant pantois, terrorisé comme jamais au cinéma. On croit aux souffrances des personnages, à leurs émotions et aux idées exprimées (souvent dans l’improvisation la plus totale).

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Le film est entièrement construit sur un montage alternatif qui nous fait passer sans arrêt du procès à la poursuite, déstabilisant de plus en plus le spectateur à chaque aller-retour, créant une perte de repères. On a du mal à savoir combien d’heures défilent si ce n’est grâce à la narration d’un des reporteurs qui vient parfois resituer le contexte. Si les scènes se déroulant dans le désert sont harassants et épuisants d’un point de vue émotionnel, les scènes du procès le sont tout autant tant on aurait tendance à voir dans la tragédie qui se joue devant nos yeux un écho assourdissant de situations beaucoup plus proches de nos vies de tous les jours.

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La résonnance entre l’impuissance des deux groupes devant les juges et devant les forces de l’ordre rend le montage d’autant plus vertigineux et oppressant pour le spectateur. Force de l’ordre et jurés deviennent les représentants de la même entité et Watkins démontre avec le parallélisme de ses deux récits que la répression peut apparaître sous plusieurs formes mais que les dangers sont toujours les mêmes ; le déni, le manque d’ouverture et la force brute d’une machine bien huilée qui détient tous les moyens pour protéger ses propres intérêts et éviter que la situation n’évolue.

Punishment Park 2Watkins sait aussi utiliser le montage alternatif à d’autres fins et le film est au final plus nuancé qu’il pourrait ne le sembler à première vue. Dès le début de son parcours, le groupe 367 se scinde en plusieurs parties. Un groupe a décidé de s’enfuir peu importe les moyens quitte à tuer pour ce faire alors qu’un autre groupe a choisi d’abandonner, s’avouant vaincu d’avance. Enfin, un dernier groupe décide de tout faire pour atteindre le drapeau, espérant toujours une éventuelle libération au bout du calvaire. Au travers de cette scission métaphorique, Watkins questionne la nature de l’engagement entre désobéissance civile, protestation non-violente et révolution sanglante. On retrouve des figures représentatives de chacune de ces méthodes dans le groupe 368. Il devient clair que pour Watkins, si l’engagement est une nécessité le doute plane sur le chemin à prendre.

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On peut intellectualiser ce film, interpréter le symbolisme qui s’y glisse bien souvent dans l’abstraction des images, louer ses qualités formelles et critiquer son propos à bien des égards. Certains diront que c’est un film naïf ou que le sujet est facile à traiter, mais pour moi ce n’est pas le cas. Punishment Park est avant tout une œuvre d’une profonde sincérité, une dénonciation courageuse du fascisme dominant dans la culture occidentale et une expérience cinématographique complètement unique. Punishment Park est aussi un film à regarder avec une distance critique tant l’opinion est affichée d’un bout à l’autre du récit. Que l’on soit en accord ou pas avec le propos de Watkins, il me paraît impossible de ne pas être bouleversé par la pure force des images, par la mise en scène froide de la souffrance et du sadisme, par la désillusion des uns et la satisfaction des autres. Punishment Park pointe du doigt nos tords. Punishment Park reflète l’image la plus laide qui soit de notre société. Punishment Park est un grand film qui démontre ce dont est capable le cinéma.

Publié dans Cinéma

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Commenter cet article

Vance 22/12/2010 10:51



On me l'a souvent vanté, je m'étonne ne pas avoir craqué encore. C'est bien le même réalisateur que ce film singulier sur la Révolution française ?



the idiot 22/12/2010 11:45



Il a fait un film sur la Commune de Paris, pas sur la Révolution d'après ce que j'en sais. Je n'ai pas vu beaucoup
de ses films mais j'ai très envie de voir celui qu'il a tourné juste après après Punishment Park, un biopic sur Munch. Sinon, oui il faut
absolument que tu vois ce film, c'est une merveille et une expérience unique.