Pat Garrett et Billy le Kid

Publié le par the idiot

Pat Garrett and Billy the Kid
(1973)
Sam Peckinpah
James Coburn, Kris Kristofferson

 Pat Garrett and Billy the Kid

Mama, take this badge off of me
I can’t use it anymore.
It’s getting dark, too dark to see,
I feel I’m knocking on heaven’s door.

Knocking on Heaven’s Door, Bob Dylan

 

Western crépusculaire aux penchants existentialistes, Pat Garrett et Billy le Kid est avant tout, comme l’indique son titre, la chronique d’une relation entre deux hommes, deux figures légendaires de l’Ouest américain, qui témoigne de la fin d’une époque et d’une manière de vivre étroitement liée à des valeurs devenues obsolètes. Cette thématique d’une époque qui touche à sa fin et le regard nostalgique qui y est porté sont récurrents dans la littérature du Sud des Etats-Unis – l’on pensera à William Faulkner, Tennessee Williams ou, plus récemment, Cormac McCarthy – mais prennent surtout une place centrale dans l’œuvre de Sam Peckinpah, notamment dans des films tels que Coups de feu dans la Sierra, La Horde sauvage et Junior Bonner qui, avec Pat Garrett et Billy le Kid, semblent sonner le glas d’une certaine conception de la conquête de l’Ouest et du romantisme américain. La civilisation, concrète et froide, a traversé les grandes plaines et est enfin parvenu jusqu’aux rives de l’Océan Pacifique, l’Ouest américain autrefois sauvage a été apprivoisé, dompté, et ressemble aux autres territoires de la nation, les old-timers n’y ont plus leur place avec leurs valeurs d’autrefois, le seul choix qui leur reste est de s’adapter ou de mourir. Cette question est au cœur de la tension dramatique de Pat Garrett et Billy le Kid, et donne au récit des accents véritablement tragiques ; c’est tout un pan de la mythologie américaine qui est ici en jeu.

L’amitié entre Pat Garrett et Billy the Kid est l’une des histoires traditionnelles de l’Ouest américain, mythologie des temps modernes s’il en est. Relation fraternelle, questionnement moral, trahison et volonté inépuisable de liberté, tout y passe ; et Peckinpah raconte cette relation de façon à en faire ressortir les enjeux dramatiques majeurs. En ouvrant son film sur une scène dont le montage alterné laisse à la fois découvrir au spectateur les retrouvailles entre William Bonney et son mentor entré depuis peu dans la danse politique et se comprommettant ainsi au contact des autres politiciens, et la mort de Pat Garrett vingt années après être passé de l’autre côté de la loi et avoir tué son jeune protégé, Bloody Sam confère d’emblée à ses héros une dimension tragique. Tous deux courent la tête baissée vers une mort inéluctable, embrassant ce destin funèbre qui est leur lot, conscients de leur sort et bien décidés à mener leurs vies de la manière qui leur semble la meilleure. Devenus des légendes de leur vivant, ils se doivent de mourir comme ils ont vécu, mais cette fatalité est uniquement liée à leurs choix, à la façon dont ils ont vécu et non à une quelconque destinée. Ce sont deux individus qui assument leurs responsabilités, prêts à confronter les conséquences de leurs actes.

Après avoir côtoyé pendant plusieurs années le Kid, alors qu’il tenait à l’époque un saloon, Pat Garrett, récemment appointé sheriff de Lincoln County au Nouveau Mexique, est chargé d’arrêter son vieil ami, ou de le chasser de la région une fois pour toutes. Il cherche en un premier temps à raisonner le jeune hors-la-loi fougueux mais, s’apercevant que Billy n’acceptera aucun compromis, se résigne à jouer le jeu jusqu’au bout et à le traquer jusqu’à ce qu’il disparaisse à jamais. De son côté, le Kid comprend les motivations de son vieil ami, sa volonté de s’adapter à un monde en pleine évolution et, dans sa vieillesse, de couler des jours heureux amplement mérités. Cependant, cette vie est incompatible avec son propre caractère et il se voit obligé de lutter pour la survie du seul monde dans lequel il est en mesure de continuer à vivre.

Si Billy le Kid est souvent décrit comme un tueur impitoyable et un voleur sans morale, Peckinpah en donne une interprétation différente, faisant de ce personnage iconique un Robin des Bois évoluant dans l’Ouest américain, luttant à la manière d’un Jesse James contre les vilénies perpétrées par les puissants ranchers, des hommes insensibles appatés par l’odeur du profit qui confisquent le bétail des pauvres et occupent une part toujours croissante du territoire dans ce qui constitue les prémisses d’une hiérarchisation sociale liée directement à l’essor du système capitaliste. Billy le Kid, selon Peckinpah, est un jeune homme dont la très romantique fureur de vivre provient de la nostalgie d’une vie libre qui semble vouée à disparaître avec la modernisation drastique du monde. Billy rejette ce monde-là, tout en comprenant parfaitement les conséquences de son choix. Les premières paroles échangées dans le film par Garrett et le Kid illustrent à merveille ce sentiment d’un monde en pleine évolution :

Garrett : It feels like times have changed.

Billy : Times, maybe. Not me.

La chasse menée par Pat Garrett prend ainsi des allures symboliques ; la modernité poursuit un passé sombre tel un homme lancé aux basques de son ombre, cherchant à l’effacer, alors même que les deux entités sont indissociables. La façon dont Garrett décide de mener la chasse, seul, sans s’appuyer sur la loi, la politique et la puissance financière dont il est désormais devenu le représentant principal, montre son attachement au passé et l’immense respect qu’il voue à sa proie, acceptant de jouer le jeu selon les règles de celle-ci. De son côté, Billy ne renonce pas au présent, continuant la lutte contre les ranchers, représentés dans le film par Chisum et ses hommes dont les méfaits seront, au final, la raison qui pousseront le Kid à rester à Lincoln County plutôt que de fuir au Mexique. Il est devenu le héraut des pauvres, des petites gens comme le montre la scène de son évasion, et il assume cette responsabilité qui lui a été assignée davantage du fait de ses actes que de sa seule volonté.

Avec la mort du Kid, c’est une certaine conception de l’Amérique, d’un Nouveau Monde idéalisé, qui prend fin. Peckinpah, dans un de ses élans les plus romantiques, nous dépeint l’effondrement du rêve américain comme il a si souvent su le faire au cours de sa carrière. Garret lui-même semble las de sa vie, de l’éternel rapport de force dans lequel il est engagé avec tout autre individu, vis-à-vis de l’ensemble de la société, comme lors d’une scène magnifique qui n’avance en rien le récit mais qui matérialise de manière poétique sa place dans le monde, confrontant un homme sur une barque depuis son campement sur la rive dans une volonté puérile de marquer son territoire, de ne pas se soumettre à autrui. Il trouvera finalement le bonheur dans un simple bordel, cajolé par des catins qui le baignent et avec lesquelles il joue de façon quasi enfantine (aussi enfantin, en tout cas, qu’on pourrait l’être en étant entouré de putes). Le rêve se termine réellement avec la mort du Kid qu’il abat froidement en un geste qui le condamne à jamais. Son travail terminé, Garrett peut passer la nuit à veiller sur le cadavre de son ami défunt, assassiné de ses propres mains, et contempler finalement les conséquences de ses actes. Le réveil sera pénible, et le monde moderne, qu’il faudra désormais affronter au quotidien, ne permettra plus à l’homme de rêver à un quelconque semblant de liberté.

Les producteurs du film, en en voyant les premières images, essayèrent de faire remplacer Sam Peckinpah par un réalisateur plus docile. Alors qu’ils espéraient une nouvelle Horde sauvage, Pat Garrett et Billy le Kid ressemble très peu à son illustre prédécesseur tout en en reprenant certains des thèmes principaux. Si l’on y retrouve une violence fulgurante, l’accent est rarement mis dessus, laissant davantage le temps au développement des personnages et à leur introspection. Il est à noter que l’ensemble de l’équipe et des acteurs ont manifesté leur soutien au réalisateur que le studio a tenté de discréditer en utilisant sa réputation d’alcoolique et de cocaïnomane. Le film sortit en un premier temps en une version montée par les têtes pensantes du studio qui cherchaient à en sauver quelque chose, massacrant l’œuvre imaginée par Peckinpah et en faisant un échec commercial et artistique. Pat Garrett et Billy le Kid est aujourd’hui disponible dans une version très proche de la vision originale du réalisateur et témoigne d’une immense qualité d’écriture et d’une volonté de réfléchir sur la signification même de tourner un western dans une société américaine moderne.

Avec le personnage d’Alias, pure invention de Peckinpah et de son scénariste interprétée par Bob Dylan qui signera la musique du film dont le célébrissime morceau Knocking on Heaven’s Door, le réalisateur insère dans son récit le narrateur des aventures de ses deux héros. Dans la tradition de la musique folk, les chansons de Dylan sont une narration des exploits et de l’histoire des personnages. Le tour de force de Peckinpah dans Pat Garrett et Billy le Kid, son ultime western, est de comprendre qu’il participe en racontant cette histoire à la construction mythologique de l’Amérique, au fondement de l’Histoire même de son pays, tout en commentant son acte en faisant ressortir de son histoire la sombre vérité sur la fondation même de la nation, rendant compte de la violence et des mensonges d’une époque – d’où sans doute sa propre apparition à l’écran dans l’une des ultimes scènes du film, encourageant Pat Garrett à en finir. Dans l’Amérique de Peckinpah, il n’y a plus de héros, d’innocence, ni de rêve. Pat Garrett et Billy le Kid est l’œuvre d’un romantique désabusé, un film sombre et nostalgique qui résume la carrière de ce réalisateur singulier qui évoluait en renégat du système des studios et dont la beauté formelle des images ne fait qu’illustrer la profondeur des tiraillements internes aux personnages, reflets eux-mêmes d’un passé qui définit le monde contemporain.

Publié dans Cinéma

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Elihpenic 21/03/2011 23:06



Superbe article sur un film non moins superbe! Bravo ! 



the idiot 23/03/2011 22:31



Merci! Un des plus beaux films de Peckinpah (avec Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia et Croix de fer) qui me paraît encore plus bouleversant à chaque fois que je le revois.
Peckinpah est beaucoup trop mésestimé en France à mon goût, je trouve qu'il est l'un des plus talentueux metteurs en scène américains des cinquante dernières années et qu'il a, en plus, un
immense don en ce qui concerne l'écriture.