Paprika

Publié le par the idiot

Papurika
(2006)
Satoshi Kon

 

Paprika 3


En adaptant pour son ultime œuvre le roman de Yasutaka Tsutsui, avec Paprika, le réalisateur Satoshi Kon signe un film d’animation ambitieux et visionnaire, posant une réflexion qui met en parallèle les intimes relations entre l’être et son subconscient et entre la réalité et la fiction, centrant son récit autour du rêve, la fabrique qui sert à articuler la complexité de ces nombreux liens. Kon a semble-t-il pris certaines libertés vis-à-vis du matériau original en laissant courir son imagination folle, conjurant à chaque scène et pour notre plaisir une éblouissante éclosion d’images et de couleurs et apportant, à la moindre occasion, des innovations à la grammaire cinématographique classique.

 

Paprika 1

La trame narrative de Paprika repose sur un mélange subtil mais osé entre le thriller, la science-fiction et le récit de rêve, donnant au film une allure quelque peu complexe mais qui se décante davantage à chaque nouvelle vision. L’histoire est, en réalité, assez simple. Un groupe de chercheurs a mis au point un nouvel instrument thérapeutique – la DC Mini – un engin permettant d’accéder au rêve d’autrui. Alors que l’équipe de chercheurs envisage d’utiliser leur invention pour soigner des patients névrotiques, le contrôle de ce qu’ils ont mis au point leur échappe, un rêve étrange semble envahir progressivement l’inconscient collectif et peu à peu la frontière entre le rêve et la réalité s’estompe. Alors que les financiers leur intiment de stopper leur travail, les chercheurs ; Chiba la thérapeute, Shima le vieillard rêveur et Tokita le génie obèse et enfantin, aidés par l’inspecteur Kogawa – leur cobaye – essaient de comprendre les causes du chaos provoqué et d’en découvrir le responsable.

 

Paprika 5

Tout au long de Paprika, Kon navigue entre les rêves délirants de ses différents protagonistes, reflets de leurs démons, et la réalité, suivant ainsi le voyage de son personnage principal, Chiba, dont l’alter-ego onirique Paprika semble être la seule en mesure de mettre un terme à la folie qui se généralise. Mais pour ce faire, chaque personnage doit en un premier temps résoudre les problèmes fondamentaux qui le tourmentent ; un amour inavoué, un désir abandonné ou une amitié gâchée. Pour corser un tant soit peu les choses, le patron des chercheurs s’élève contre la volonté de la science de trafiquer avec les rêves, un domaine qu’il considère comme sacré, un lieu qu’il souhaite à tout prix garder inviolé. Ce désir de contrôle absolu puise là encore ses origines dans un tourment personnel et les conséquences s’avéreront drastiques.

 

Paprika 7

Une majeure partie du film de Satoshi Kon repose sur la figure du double, une notion souvent utilisée au cinéma comme en littérature et qui sert ici à représenter la division entre l’être perçu et celui qui sommeille à l’intérieur. Chaque personnage semble trouver son reflet quelque part dans ce film kaléidoscopique, que l’image soit évidente comme pour la dualité entre Chiba et Paprika, ou pour l’inspecteur Kogawa et son ami de jeunesse, ou plus subtile comme c’est le cas pour le chercheur Tokita dont la dualité est reflétée par les oppositions qu’il incarne ; à la fois génie et enfantin, sur-obèse et délicat, répugnant et attachant. Les deux barmans (interprétés dans la version japonaise par Kon et Tsutsui eux-mêmes), les deux méchants, tous les éléments du film trouvent en quelque lieu leur pendant.

 

Paprika 6

L’image est poussée dans ses retranchements et figurée littéralement avec la magnifique scène de dissection où Paprika, transformée en papillon et épinglée sur une table comme le sont les nombreux papillons qui l’entourent contre les murs de la pièce, donne naissance à Chiba tel un cocon. Cette chrysalide inversée tord le cou à la métaphore habituelle de la chenille et du papillon, montrant non pas que la laideur peut donner naissance à la beauté mais que cette-dernière n’est pas forcément celle que l’on attend, que la beauté n’est pas que physique et que chaque chose dispose de plusieurs facettes tout en faisant d’un vieux cliché une manière rafraichissant de rappeler une idée essentielle.

 

Paprika 4

Au niveau visuel, Paprika est une pure merveille, l’animation est fluide et le design des personnages et des décors parfaitement maîtrisé. Si Kon reste souvent assez classique dans sa mise en scène, utilisant des plans et un montage sobres, des scènes codifiées empruntées à gauche et à droite dans l’histoire du cinéma, il se sert de temps à autre de la liberté absolue que lui confère ce média si particulier, le film d’animation, pour créer des effets de montage nouveaux et donc inattendus, permettant une grande fluidité dans la succession des différentes scènes d’une façon qui ne serait pas accessible à un réalisateur contraint de filmer des décors et des acteurs réels. Cette dichotomie entre le cinéma et l’animation donne par ailleurs tout son intérêt au genre. Comme le cinéma muet, le film d’animation est émancipé du carcan du réalisme omniprésent dans le cinéma actuel qui se complait à imiter la réalité. Cette liberté qui désinhibe les réalisateurs, débridant leur imaginaire, donne lieu à des œuvres souvent plus ambitieuses et créatives qui manquent cruellement aujourd’hui dans la production cinématographique.

 

Paprika 2

Paprika est aussi, voire avant tout, une déclaration d’amour faite au cinéma, à la capacité qu’a cet art de nous émerveiller, de nous faire rêver, de nous divertir tout en nous plongeant en nous-mêmes. Cet amour du cinéma se retrouve dans les nombreuses citations qui ponctuent le film de Satoshi Kon, mais aussi dans l’utilisation des salles de cinéma comme lieu où sont projetés les rêves des uns et des autres. Jeune, l’inspecteur Kogawa rêvait de devenir réalisateur (et lors d’une scène, il se retrouve à discuter avec Paprika habillé de la même façon qu’Akira Kurosawa), et cette ambition abandonnée le hante encore au présent. Le cinéma devient alors le lieu de la thérapie, l’écran incarne la frontière tangible entre la réalité et l’imaginaire qui y est projetée, qu’il s’agisse de rêve ou de fiction importe peu, et tout l’effort des personnages devient dès lors d’entrer dans l’univers de l’autre et, plutôt que de chercher à se l’approprier, de le comprendre et le respecter. Selon la vision cinématographique que propose ainsi Satoshi Kon, le cinéma est le lieu où les rêves prennent forme, où l’on est en mesure de partager ses visions les plus démesurées. On ne s’en lasse pas.

Publié dans Cinéma

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Cachou 08/03/2011 08:40



A part les 30 minutes de plus pour développer la chute sur la folie (c'est le seul défaut que j'ai trouvé au film, le développement trop facile qui ne nous manipule pas assez), tu te doutes que
je ne suis pas d'accord avec toi ^_^. J'ai vu beaucoup de films de danse, du coup j'ai aimé voir les scènes de danse filmées complètement différement, surtout qu'on a rarement l'occasion de
coller comme ça à une danseuse, c'est le gros plus du film en fait à mes yeux.


Et la réflexion sur l'art m'a plu, même si je ne verse pas dans des extrêmes pareilles.


 


Et "Incendies", je ne suis pas sûre, mais là je pense que tu devrais un peu plus aimer. J'en parle ce soir ou demain.



the idiot 09/03/2011 13:35



Le problème c'est que ce genre de thème a souvent été traité au cinéma (Les Chaussons rouges, Phantom of the Paradise...) et en littérature (Le Fantôme de l'Opéra, Mephisto...)
alors quitte à le traiter de nouveau, on a intérêt à le faire de manière originale. Si tu aimes les films de danse, je te conseille fortement de regarder Les Chaussons rouges de Michael
Powell et Emeric Pressburger. Le film a certes un peu vieilli au niveau visuel, il date quand même de 1948, mais au niveau des idées de mise en scène, il est largement en avance sur son temps, et
le notre. La structure du film est très proche de celui d'Aronofsky, c'est l'histoire d'une troupe de ballet qui monte un spectacle d'après le conte d'Andersen, le conte et le ballet devenant peu
à peu symbole des tensions qui rongent les personnages. Mais Powell et Pressburger, lorsqu'il s'agit de montrer à quel point le milieu de la danse devient obsessive et de traduire à l'écran la
chute dans la folie des personnages, le font de manière à littéralement sortir le ballet de l'espace scénique pour en faire un pur objet cinématograhique (tu peux trouver le ballet principal,
hallucinant de mise en scène, en deux parties sur youtube pour voir ce que je veux dire).


 


Quant aux considérations artistique de Black Swan, il y a deux choses qui me gênent. Premièrement je ne suis pas d'accord avec le discours. C'est personnel, mais je ne trouver pas que le
fait de se lâcher amène à la perfection, simplement que la perfection est ennuyeuse, que pour émouvoir il faut prendre des risques et se laisser aller à la folie. Le deuxième problème c'est que
le film, qui prétend avancer une vérité sur l'art, pronant le fait de se lâcher, reste tout le temps très maîtrisé, ne devenant jamais vraiment fou et restant au contraire très sage et
s'approchant de ce qui se fait en ce moment au cinéma. C'est justement cette folie et cette démesure qui me manquent dans le cinéma contemporain et que l'on retrouvait dans Les Chaussons
rouges, une grande production de son époque. Les films se ressemblent tous, aucun réalisateur ne semble vouloir prendre de risque. En plus j'ai trouvé que le discours sur l'art était martelé
de façon très lourde à chaque fois que le personnage de Cassel apparaissait à l'écran (et qu'il n'est pas crédible, tout comme Portman n'est pas crédible en ballerine, la plupart des autres
actrices dansant manifestement mieux qu'elle).



Cachou 07/03/2011 18:16



Voilà, revu (et chroniqué). Il y a effectivement du Videodrome dedans, mais pas que. C'est plus "grand public" et fun comme film, tout en restant quand même intelligent (mais loin d'être
difficile). Je me suis encore une fois amusée en le regardant je dois dire. Je ne sais pas pourquoi, j'ai beaucoup de sympathie pour ce film.



the idiot 08/03/2011 01:12



Oui je l'aime bien aussi, mais moins que d'autres films de Cronenberg. Par contre je viens de voir Black Swan et comme prévu, j'ai pas aimé (tu me diras qu'il fallait s'y attendre).
Outre les considérations lourdissimes et d'une banalité affligeante sur l'art, je trouve franchement dommage de faire un film de danse et de filmer l'ensemble des ballets en plan rapproché avec
quelques plans de coupe pour aérer la chose. Quelques idées sympas, de belles images mais aucune notion de mise en scène et le film aurait mérité au moins 30 minutes de plus pour développer la
chute dans la folie. Mais bon, on sait que j'aime pas Aronofski et que j'ai donc certains à prioris, hein.



Cachou 04/03/2011 10:24



Non, ce n'était pas au côté visuel que je pensais, mais à cette manière d'insister lourdement sur son sujet. On comprend vite de quoi il va nous parler et il en parle tout le temps et dans tous
les sens, ça gave un peu je trouve... Encore plus dans "Videodrome". Attention, j'aime beaucoup le traitement de l'histoire et le message, mais il en fait trop, on dirait qu'il a peur qu'on ne
saisisse pas.


"Spider", c'est dans une semaine et demi (le prochain étant "Existenz").



the idiot 05/03/2011 15:07



Justement, j'aime cette façon d'explorer le sujet en le déclinant sous toutes ses formes. Existenz est un peu un remake de Videodrome dans le monde du jeu vidéo, c'est pas mal
mais je l'ai trouvé moins prenant.



Cachou 04/03/2011 00:22



Effectivement, Viggo Mortensen n'est pas le James Stewart mais plutôt le Cary Grant de Cronenberg, mais je le préfère quand même à un James Wood. Cependant, le personnage de "History of Violence"
n'est pas vraiment monsieur tout le monde non plus dans le comics, il a un certain charisme, ceci explicant peut-être cela.


Comme on ne recherche pas forcément la même chose dans un film, forcément on n'aime pas la même période. Moi je préfère plus la période de Cronenberg où il joue avec les non-dits (avec les films
que j'ai déjà cités) que celle où il explore un sujet plus à fond mais de manière plus... explicite on va dire (je ne trouve pas le terme que je veux... évidente?). Je sais que tu n'es pas
d'accord, mais je trouve "Faux-semblants" ou "Videodrome" beaucoup moins subtils que "Crash" ou "History of Violence". Mais bon, je dois encore revoir les derniers, donc on verra aussi ce que
j'en pense après. Je n'ai pas encore vu "Spider" par contre, mais il me fait peur celui-là, dans le sens qu'il a eu tellement mauvaise presse que je m'attends à un tire-larme balourd même si
psychologique.



the idiot 04/03/2011 08:19



Mouais, ce que j'aime bien dans ce que tu qualifies de trop explicite, c'est le côté graphique et donc visuel que prend l'idée, c'est ce qui, pour moi, fait la différence entre Cronenberg et les
autres réalisateurs. Je trouve qu'on voit moins sa patte sur les deux derniers films, qu'ils auraient pu être réalisés par à peu près n'importe qui. Je pense que la réflexion sur l'être et le
paraître, l'appartenance du corps à l'esprit ou vice-versa qui est développée dans Faux-semblants est beaucoup plus originale que l'idée de la violence inhérante. Et je trouve que
Cronenberg fait ressortir ces idées à tous les niveaux du film, de l'écriture à la mise en scène, mettant à chaque instant son spectateur mal à l'aise mais aussi intrigué par l'histoire.
Spider ne mérite pas sa mauvaise réputation, j'en garde un excellent souvenir. Tu me diras ce que t'en penses.



CachouJ 02/03/2011 17:19



Je ne sais pas, je trouve un "History of Violence" beaucoup plus dérangeant qu'un "Festin nu" par exemple (et de loin). Disons que peut-être moins pour "Les promesses de l'ombre", mais "History
of Violence" est de ces oeuvres dont la "subversion" ne t'explose pas à la figure mais s'insinue en toi comme une gêne lente mais de plus en plus présente. Comme la scène finale, magistrale, où
après tout ce qui a pu se passer, le père revient, et s'assied tranquillement à table, dans une scène familiale qui semble banale et que l'on sait pourtant chargée de non-dits et d'implications
profondes. Je préfère ce genre de gêne-là, qui au final me parle plus. Ses films précédents étaient plus ouvertement subversifs, ils en perdaient en subtilité je trouve (comme "Videodrome", qui
comporte une superbe réflexion, notamment sur la violence d'ailleurs, mais qui te la jette un peu trop au visage). Je préfère le Cronenberg de "Crash", "M Butterfly" ou "History of Violence", qui
provoque plus discrètement mais de manière plus "durable" (en tout cas chez moi).



the idiot 03/03/2011 20:41



Ben History of Violence je l'ai trouvé un peu inégal. Autant la fin est superbe, autant certaines scènes m'ont parues banales. Le fils qui s'embrouille au bahut, le road-trip des deux
psychopathes... Puis, Viggo Mortensen n'a pas la qualité d'un James Woods ou d'un James Spader qui peuvent passer pour un monsieur-tout-le-monde, ce qui rend la chose encore plus effrayante pour
moi. Je sais pas, depuis ces deux derniers films j'ai l'impression que la volonté n'y est plus. Ca manque d'originalité, de verve. Sa période que je préfère reste les années 90
: Videodrome, Faux semblants, Crash, Spider. Ca me paraît plus inspiré.