Morse

Publié le par the idiot

Lat den ratte komma in
(2008)
Thomas Alfredson
Kare Hedebrant, Lina Leandersson

 

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Le vampire est par essence, et cela n’a rien de nouveau, le mythe surexploité du septième art. On ne compte plus le nombre d’adaptations calamiteuses qu’a connu Dracula, ni celui des sombres crétineries mêlant loups garous, goules et autres créatures de la nuit. Si de nombreux grands réalisateurs s’en sont bien tirés de leur aventure avec ce sujet délicat mêlant l’horreur gothique, le fantastique et une grande charge d’érotisme – l’on pensera notamment aux adaptations du roman fondateur de Bram Stoker dont se sont chargés Murnau, Browning ou encore Coppola, mais aussi à des œuvres plus étonnantes comme l’onirique Vampyr de Carl Theodor Dreyer, l’excellent Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow ou encore, le très divertissant Vampires de John Carpenter – légion sont les daubes qui pavent, avec de mauvaises intentions, l’autoroute de l’enfer.

 

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On taira les Blade Trinity et autres Reine des damnés, et ne songez même pas à me faire parler de ces saloperies crépusculaires qui polluent les écrans et les esprits des petits morveux – et surtout de nos jeunes pisseuses – depuis quelques années. Il y a, cependant, un récent film de vampires qui se distingue du lot et qui, depuis sa sortie en salles, connaît un véritable succès d’estime. Preuve qu’un film intelligent et sensible, qui pousse son spectateur à la réflexion et où la recherche esthétique plutôt que les money-shots se taille la part du lion, peut parvenir à trouver son public. Ce film, c’est évidemment Morse, œuvre à la fois sombre et touchante du réalisateur suédois Thomas Alfredson (comme quoi, le cinéma suédois ne se limite pas au seul Ingmar Bergman et à sa soi-disant austérité).

 

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Ne se centrant pas du tout autour du vampirisme, Morse est avant tout l’histoire d’Oskar, un préado livré à lui-même par l’absence de ses parents divorcés qui le négligent tous deux, un enfant errant dans son univers imaginaire et morbide, un monde peuplé par les fantômes des meurtres lus à la dérobée dans les faits divers de différents journaux. Maltraité par ses camarades de classe, ces lectures éveillent en lui de violents fantasmes jusqu’au jour où de nouveaux venus s’installent dans l’appartement voisin. Une amitié naît rapidement entre Oskar et Eli, une fille aux airs innocents et dont la spontanéité vient rapidement à bout d’une timidité liée si intrinsèquement à la jeunesse. Si celle-ci se révèle rapidement être un vampire, Oskar ne prend pas pour autant peur et, bien au contraire, puise dans cette figure semblant incarner à la perfection les multiples tourments et doutes de son imaginaire la force de se rebeller contre ce que la vie le fait subir.

 

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Si Morse n’a donc rien du film de vampire criblé de stéréotypes dont j’évoquais plus haut la grande prédominance dans le genre, le film de Thomas Alfredson en comporte pourtant tous les éléments. Nous retrouvons ici l’homme normal serviteur de la créature de la nuit, les classiques scènes de tavernes ainsi que le présupposé qu’un vampire ne peut entrer dans un lieu que si l’on l’y invite (idée comprise d’ailleurs dans le titre original que l’on pourrait à peu près traduire par « sachez qui vous laissez entrer chez vous »). L’une des nombreuses forces du film et de retravailler chacun de ces codes. La relation qui existe entre Eli et son serviteur est notamment intéressante à ce sujet. Elle est ambiguë, le spectateur est toujours dans l’incapacité de savoir lequel dépend de l’autre et où la relation puise son origine. Est-ce une relation entre un père et son enfant, entre frère et sœur, entre deux enfants amoureux dont l’un est resté éternellement jeune, tel un souvenir du passé ? Voici simplement quelques-unes des questions soulevées par la manière dont le film creuse son thème.

 

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Là où le film se distingue le plus nettement de ses semblables est dans son fort penchant pour le fantastique. Le spectateur a moins l’impression d’assister à l’habituel spectacle d’horreur gothique grand-guignolesque que de se voir narrer un conte de fée sinistre. Le gore et les scènes d’horreur pure, même si elles sont présentes, ne sont jamais ni tapageurs ni trop mis en avant afin de contenter un public assoiffé d’hémoglobine. Certains plans du film se réfèrent même clairement à des classiques de l’horreur mais Alfredson se refuse obstinément à oublier son fil directeur. Nous suivons l’histoire du point de vue d’Oskar, et c’est en permanence son imaginaire d’enfant nourri de contes cruels qui fait avancer le récit. Comme dans toute grande œuvre, qu’elle soit ou non fantastique mais qui traite de l’imaginaire, dans Morse, le personnage principal n’est pas uniquement celui subit les péripéties, il en est aussi le créateur, l’instigateur (c’est un leitmotiv qui date du Don Quichotte de Cervantès). Ici encore, Alfredson se montre très intelligent en évitant toujours de vendre la mèche. Difficile de savoir si ce qui se déroule à l’écran est une réalité ou s’il ne s’agit que d’une projection d’Oskar. Le film reste ainsi infiniment ouvert à l’interprétation du spectateur, interdisant au passage à ce-dernier le loisir de la passivité s’il veut pleinement jouir du plaisir qui lui est offert.

 

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Enfin, là où Morse peut se targuer de rejoindre les films de Coppola, de Murnau et de Dreyer, c’est dans la qualité exceptionnelle de la mise en scène de Thomas Alfredson. Malgré des images froides à vous glacer le sang et belles à faire oublier au spectateur subjugué les personnages qui les traversent, le réalisateur parvient à chaque instant de son film à injecter une chaleur humaine au récit. La tendresse, qu’elle soit entre Eli et Oskar ou entre d’autres personnages, est d’une force rare et rappelle qu’il s’agit là, avant tout, d’un film sur la solitude de l’enfance, opposant celui encore pleine d’innocence qui ne fait que la traverser et celle qui y est restée piégée à jamais et pour qui la vie n’a plus de secrets, l’innocence ayant laissé depuis longtemps la place à la damnation. Morse est un film qui ne se précipite jamais vers la tension ou le dénouement, prenant au contraire le temps de laisser ceux-ci se construire petit à petit au cours de plans longs et parfaitement construits où l’émotion devient souvent palpable rien qu’à un regard échangé, à une caresse ou à un geste. Subtil, sensible, Morse rappelle aux adultes la difficulté d’être enfant et fait penser, plus qu’à tout autre film, au bouleversant Cria Cuervos de Carlos Saura.

Publié dans Cinéma

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coltrane 01/05/2011 18:30



Si tu as aimé Elephant et Paranoid park, tu devrais apprécier Gerry et surtout Last days, peut-être son chef d'oeuvre. Ces 4 films procèdent d'un cinéma non linéaire qui s'affranchit des
conventions du récit. Last days décrit la façon dont on peut, petit à petit, se "défaire" de la vie comme d'un vêtement....Grandiose ! Il a aussi fait un remake, plan par plan, du Psycho
d'Hitchcock dont je n'ai vu que le début mais semblait prometteur...  



the idiot 04/05/2011 11:29



Son remake de Psychose j'y vois pas trop d'intérêt, une sort d'exercice de style. J'ssaierai de voir ces deux films là donc, mais ça fait un bout de temps que j'en ai envie, j'ai juste
trop de choses à regarder.



coltrane 24/04/2011 11:57



Il y a un côté Gus Van Sant (au fait que penses tu de lui ?) chez ce réalisateur. Morse est effectivement un petit bijou et le rapprochement avec Cria cuervos (ça donne envie de le revoir) très
judicieux.



the idiot 24/04/2011 12:57



Quelle période de Van Sant? Il y a certains de ses films que j'aime bien comme My Own Private Idaho, Paranoid Park ou Elephant alors que d'autres ne m'ont pas trop
marqué comme La Mala Noche. Il faudrait que je voie Jerry et Last Days. Ce n'est pas mon réalisateur préféré, mais bon il s'est dit influencé par Béla Tarr, alors il a
de bonnes références.



Ms. Goliath 26/03/2011 17:36



Morse est génial ! Je l'ai tout simplement adoré, et je suis bien d'accord il n'y a pas d'hésitation à avoir. Un vrai petit bijou dans son genre. Super post ;)



the idiot 27/03/2011 12:41



Merci. J'aime beaucoup le cinéma fantastique lorsqu'il tourne autour du thème de l'enfance comme dans ce film ou souvent dans le cinéma espagnol (L'Esprit de la ruche et Cria
Cuervos).



Marc Shift 04/02/2011 14:03



J' aimerai bien le voir celui là, il a une bonne réputation et tu confirmes cette impression.....


 



the idiot 05/02/2011 16:44



Tu peux y aller sans hésitations, ainsi que pour le sujet du prochain article. Suspense!