Le Triptyque Dropsie avenue de Will Eisner

Publié le par the idiot

A Contract With God, A Life Force & Dropsie Avenue

(1978, 1983, 1995)

Will Eisner

Will Eisner 2

Dans le monde de la bande dessinée anglo-américaine, qui gravite en premier lieu autour du genre fondateur que l’on appelle comic-strip ou comics – alors que certains noms sont aujourd’hui très respectés de par le monde littéraire comma l’anglais Alan Moore ou les américains Robert Crumb, Art Spiegelman et Charles Schulz – Will Eisner est généralement considéré comme le pape de l’art séquentiel et le créateur du graphic novel, un terme qu’on hésite encore à traduire par la notion de roman graphique.

A la fin des années 1970, Eisner entame un travail de rénovation sur la bande dessinée, forme qu’il travaille depuis les années 1940 notamment avec sa série très populaire The Spirit, et, en s’inspirant entre autres du travail de Lynd Ward qui avait publié une série de romans composés uniquement de gravures sur bois au cours des années 1930, il entame un triptyque dont le premier volume sera publié en 1978 et qui ne trouvera sa conclusion qu’en 1995. Ces trois volumes qui se déroulent tous dans la même partie du Bronx, Un pacte avec Dieu, Jacob le cafard et Dropsie avenue, attestent du travail de qualité qu’Eisner a su apporter à une grande variété de sujets et de l’évolution de son œuvre sur près de trente ans.

Pour ce qui concerne le trait d’Eisner je ne suis nullement un spécialiste du dessin alors je me bornerai à une brève description. Sans être un dessin hyper réaliste, il ne tombe pas non plus dans la caricature, forçant rarement les expressions de ses personnages. Chez Eisner tout se passe dans un noir et blanc contrasté (sans doute un héritage de sa longue carrière dans la presse quotidienne) où quelques hachures viennent dégrader l’ombre vers la lumière et adoucir les angles. A l’aise pour dessiner les gens comme les bâtiments (maisonnettes ainsi que gratte-ciels), ses scènes urbaines grouillent de vie faisant renaître toutes les sensations des grandes villes.

Un pacte avec Dieuse compose de quatre nouvelles très différentes les unes des autres et abordant des sujets aussi divers que la foi, la période difficile de la crise financière, la corruption ou encore le passage à l’âge adulte. Ancrant son récit sur la fictive Dropsie avenue où se déroulera l’ensemble du triptyque, Eisner n’hésite pas à tout dévoiler à ses lecteurs dans ce qu’il considère lui-même comme un roman en grande partie autobiographique ; les pensées scabreuses des uns, les espoirs souvent anéantis des autres, les coucheries et les tromperies. Vous l’aurez compris ; la vie des petites gens.

Si le simple fait d’aborder des sujets qui se destinent uniquement à des adultes est en lui-même une révolution dans le monde de la bande dessinée d’alors, il ne faut pas pour autant négliger le fait qu’Eisner apporte ici un véritable ton à sa narration. Si son ironie reste douce, elle est toujours dramatique – tragique même parfois – et accompagne une évolution dans ses personnages qui sont, chacun son tour, confrontés à leurs propres démons.

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On retrouve Dropsie Avenue dès 1983 avec le deuxième volet de la série, Jacob le cafard, la bouleversante histoire de Jacob Shtarkah entre le milieu des années 1930 et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sur fond de Grande Dépression, on découvre Jacob au fond du trou. Ayant passé les cinq dernières années de sa vie à bâtir un bâtiment pour la synagogue locale, le charpentier apprend avec une horreur quelque peu naïve que celui-ci portera non pas son nom mais celui de l’homme qui a financé les travaux.

Comme à son habitude, Eisner aborde de nombreux thèmes au travers des destins croisés de la famille et des voisins de Jacob, mais l’ensemble de ces histoires ne font que s’entrelacer pour mieux renforcer le fil général du récit ; ni plus ni moins que le sens de la vie. Tout au long de cette œuvre magistrale et soulignée par Robert Crumb comme le chef d’œuvre de son auteur, Eisner nous demande si l’humanité n’est sur Terre que pour lutter pour sa survie ou s’il lui est permis d’aspirer à quelque chose de plus sensé. Avec son humour habituel, il va jusqu’à comparer l’homme et le cafard, deux races qui pullulent depuis des siècles sur la planète.

Encore une fois, Eisner apporte du neuf à la bande dessinée en introduisant notamment beaucoup de coupures de presse pour marquer des ellipses dans son récit et informer ses lecteurs sur l’état du monde à l’époque à laquelle se déroule son histoire. Alan Moore reprendra ce même procédé quelques années plus tard dans la célèbre mini série, Watchmen. Il intègre aussi à sa narration une forme épistolaire, donnant à lire la correspondance entre Jacob et son ancienne amante, une juive vivant en Allemagne en plein Troisième Reich et qui cherche à trouver refuge aux Etats-Unis. Une grande œuvre à découvrir pour tout amateur de bande dessinée et qui peut se lire indépendamment des deux autres volumes de la série.

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Le triptyque s’achève en 1995 avec ce qui est peut-être son volet le plus ambitieux, Dropsie avenue, une fresque historique qui retrace sur plus d’un siècle la vie d’un quartier. Dans son édition originale, le livre portait d’ailleurs le titre Dropsie Avenue: The Neigborhood. Dans cette œuvre somme, Eisner délaisse son approche microscopique de la vie d’un quartier pour porter un regard macroscopique sur son fonctionnement, sur la manière dont l’évolution du monde conditionne la vie de ses habitants quels qu’ils soient et livre une bande dessinée d’une maturité impressionnante.

Au fil des années, le lecteur assiste à l’arrivée de nouveaux habitants sur Dropsie avenue, issus à chaque fois d’une nouvelle ethnie en fonction des divers événements qui bouleversent le monde. En un premier temps les Anglais viennent faire concurrence aux Hollandais grâce à leur superpuissance, puis arrivent les Irlandais, les Italiens, les Afro-américains, les Hispano-américains et enfin les Juifs. De ce brassage culturel naissent nombre de tensions raciales et d’évolutions qu’Eisner relie savamment aux coulisses de la politique urbaine.

L’auteur adopte une narration épurée pour ce récit et, sans superflu, il parvient à émouvoir le lecteur jusqu’aux larmes à plusieurs reprises par les destins tragiques mais nobles de certains des habitants de Dropsie avenue ; ceux qui continuent à rêver malgré les nombreux drames qui ont émaillé leurs vies.

Voici donc trois romans à découvrir et qui s’avèrent être une parfaite introduction à l’œuvre de Will Eisner, un artiste qui a grandement inspiré le monde la bande dessinée et dont on retrouve aussi bien les influences dans les descriptions de l’Amérique profonde dressées par Robert Crumb que dans les personnages acariâtres d’un Daniel Clowes. Tour à tour drôle, bouleversant et d’une humanité inhérente, le regretté Eisner (disparu en 2005) nous laisse une admirable leçon de vie.

Publié dans Littérature

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Marc Shift 12/12/2010 14:50



Je ne suis pas très fan de Crumb, mais je l' ai lu y a un bail (et je ne sais même plus quoi), et quand à Eisner je ne connais que de réputation, mais là ça m' interresse fortement, t' as le
chice pour traiter de sujets qu' on voit pas ailleurs, ça fais du bien, mais que de découverte à faire!!



the idiot 12/12/2010 19:07



Faut dire que Crumb, Eisner et compagnie ça change de la BD francobelge mais aussi de ce qu'on est habitué à voir du comics US. Pour Crumb, j'avais bien aimé Fritz the Cat, l'histoire
d'un chat agent spécial lubrique, mais aussi ses Fuzzy le lapin. Sinon il a fait d'autres choses plus ancrées dans la tradition de la BD indé.