Le Soldat Dieu

Publié le par the idiot

Kyatapirâ
(2010)
Kohi Wakamatsu
Shinobu Terjima, Keigo Kasuya

Le Soldat Dieu

Lorsque le lieutenant Kurokawa revient du front en 1940, il effectue son retour en héros de guerre, couvert de médailles, mais n’a plus ni bras ni jambes. La première réaction de sa femme est le refus, la deuxième est de tenter de mettre fin aux jours de son mari, sa réaction ultime est la résignation. Le film suit dès lors la vie du couple jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, montrant les avantages et les devoirs qu’entraînent pour eux le fait d’être devenus des célébrités locales. D’abord adulés par leurs voisins et la famille proche, ils sont rapidement oubliés de tous alors que la vie reprend son cours.

N’ayant vu que des films réalisés par Koji Wakamatsu au cours des années 1960 et 1970, il y a pour moi un grand saut temporel dans son œuvre et il m’est donc difficile de juger de son évolution stylistique à proprement parler à la simple vision du Soldat Dieu. S’il avait déjà utilisé la couleur auparavant, elle est ici dominante mais le réalisateur se plait toujours autant à mélanger les tons et les formats, montant certaines séquences à base d’images d’archives teintées de rouge pour illustrer ce qui se passe sur le front comme il l’avait fait dans d’autres films plus anciens en utilisant des photographies pour montrer le contexte historique dans lequel se déroulaient ses récits.

Ce qui me semble être une grande rupture est la transposition de l’univers de Wakamatsu dans un milieu rural. Lui, que j’avais toujours connu jusqu’à là confiné à des décors urbains et à des cités oppressantes, se met d’un coup à filmer la nature avec un véritable lyrisme pastoral. Des images de rizières couvertes de neige, de cerisiers en fleur, des puissantes montagnes japonaises et des grands étendus boisés parsèment le récit pour mieux souligner le passage des années et la fuite du temps, conférant ainsi au film une chaleur humaine absente de ses œuvres plus anciennes. Une chaleur renforcée par des personnages plus travaillés qu’à son habitude, faits moins de charge symbolique que d’un véritable caractère humain.

Tout au long de ce temps si souvent souligné par le réalisateur, la condition du soldat Dieu ne s’améliore nullement. Il ne retrouve ni la parole, ni l’envie de vivre, passant ses journées à dormir et à manger. L’unique signe de vie est sa pulsion libidineuse envers sa femme, une envie qui s’avèrera elle aussi rapidement être évanescente. Sa condition semble même parfois empirer. Il est entièrement humilié, dépourvu de toute humanité. Privé de la parole, premier attribut humain, et installé dans un panier comme un chien dans sa niche, l’homme-tronc n’a aucune indépendance et, malgré son statut de héros de guerre, il devient une curiosité locale avant de se muer en la chenille qui donne au film son titre original.

Cette humiliation est aussi vécue par sa femme à qui on a rendu un mari devenu impuissant à tous les niveaux. Incapable de servir sa patrie et son empereur, incapable de la baiser – elle qu’il battait autrefois pour son incapacité à lui donner un fils – le soldat Dieu ne peut plus servir que par sa symbolique et, malgré le refus de son mari elle va obliger celui-ci à remplir le seul devoir qu’il est encore capable de mener à bien. Elle assume ainsi son statut de femme et de citoyenne, jouant son rôle à la perfection, mais sa situation domestique la tourmente, l’obligation de jouer un rôle en public l’épuisant peu à peu jusqu’à l’éclatement.

Ce que l’on pourrait voir comme un acte de vengeance vis-à-vis du destin s’avère être en premier lieu un acte de soumission vis-à-vis de l’Etat. L’ensemble des scènes conjugales, et surtout les gestes les plus intimes, se déroulent à l’ombre d’une trinité perverse composée de la photo de mariage du couple, des médailles du soldat Dieu et de la coupure de presse faisant officiellement de lui un héros. Ces objets à la symbolique institutionnelle (du mariage, de l’armée et de l’opinion publique) sont tour à tour dégradés par les souvenirs et les conditions de vie du couple. Les scènes de sexe (Wakamatsu s’est fait connaître en tant que réalisateur de film érotiques) sont dépourvues de toute sensualité. Il n’y a aucun sentiment, l’acte sexuel étant devenu une simple récompense pour le mari qui a bien joué son rôle. Comme un chien auquel on donne un biscuit pour avoir appris un nouveau tour. Toute la vie du couple ne devient qu’un grand geste de soumission à la patrie et à l’effort de guerre, une veine tentative pour éveiller un sentiment patriotique au sein de la population.

Si la femme joue admirablement son rôle tout au long de la guerre, elle n’en recueillera jamais les fruits. Sans détailler la vie du couple à la fin de la guerre, il suffit à Wakamatsu de rappeler le traumatisme national que furent les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki pour souligner l’absurdité de tous les efforts consentis par le peuple et du sentiment patriotique – car c’est bien celui-ci que le réalisateur a en ligne de mire et sur lequel il tire à boulets de canon. La conclusion du film, bouleversante et minimaliste, rappelle cette idée essentielle que tout patriotisme est factice et que la guerre n’est souvent pas l’affaire de ceux qui en deviennent les nombreuses victimes. Si ce nouveau film de Wakamatsu est plus sobre et dépouillé que ses œuvres des années phares, il n’en est pas pour autant moins coup de poing et sans concessions.

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Aldrea 17/12/2010 10:06



Ce Wakamatsu étant plus récent que les autres, le caractère symbolique prend peut-être moins de place que les autres; donc forcément, l'analyse y est peut-être plus consensuelle, si ce n'est plus
facile. Je n'ai donc rien de neuf à ajouter à ton article qui résume ma foi assez bien mon sentiment général.


Cela dit, j'ajouterai que Le Soldat Dieu me semble bien moins froid que la plupart de ses films des années 70. Le décors rural y est certes pour quelque chose (peut-être que dans les bonus du
DVD, on nous dira encore qu'un visage se cache dans les rizières ? :p) sans parler de la couleur, mais je trouve que l'utilisation des plans, plus modernes et peut-être moins expérimental, rend
l'ensemble beaucoup plus touchant. 


D'autant que comme tu disais l'autre jour, on assiste presque pour la première fois à une histoire entre des personnages, et non pas des silhouettes, des types prédéfinis, ce qui rend
l'association bien plus forte.



the idiot 17/12/2010 18:29



Héhé : à quand les bonus au cinéma bordel de queue? Certes, ce film est peut être plus sobre que ses oeuvres des années 1960/1970, il faut tout de même admirer le courage de Wakamatsu
de passer de la péloche au numérique après tant d'années. Ça change considérablement la nature de l'image et je trouve que le monsieur s'en sort parfaitement. En plus, il paraît que
Wakamatsu continue à tourner et monter ses films en un temps record. Comme quoi, nul besoin d'une flopée de stars intergalactiques tous plus beaux-gosses et mauvais acteurs les uns que les
autres, d'un budget mirobolant, de trois mois de tournage et d'un an de post-production et de promotion à base de buzz internet tout pourri que le crétin lambda gobe tout de même comme du pain
béni pour marquer les esprits et signer un grand film. Il y en a qui devraient en prendre de la graine et chercher à réaliser des films de qualité plutôt que d'essayer de se faire remarquer.