Le septième sceau

Publié le par the idiot

Det sjunde inseglet

(1957)

Ingmar Bergman

Max von Sydow, Gunnar Björnstrand, Bibi Andersson

 

Le Septième sceau 1

 

Œuvre énigmatique à laquelle tout bergmanomaniaque semble inéluctablement voué à revenir, Le septième sceau a été l’objet de nombre d’études et d’articles faisant du simple exercice d’écrire quelque chose d’original à son sujet un véritable défi. C’est pourtant – après un nième visionnage – ce dans quoi je me suis lancé. Je vais faire de mon mieux alors, cher lecteur, sois indulgent !

Le Septième sceau 3Ayant enfin rencontré le succès en 1955 avec la comédie, Sourires d’une nuit d’été – Bergman avait déjà alors une quinzaine de films à son compteur – 1957 fut une année charnière dans la carrière du réalisateur suédois. Il réalise au cours de l’année deux films qui vont asseoir sa notoriété et prouver aux spectateurs du monde entier son immense talent et sa faculté à jouer sur plusieurs registres. Il s’agit des Fraises sauvages et du Septième sceau, deux œuvres profondément intimistes et personnelles mais dont les réflexions ont une portée universelle indéniable.

Souvent cité comme le chef d’œuvre d’Ingmar Bergman (ce qui m’est particulièrement impossible à déterminer telle son œuvre me paraît incroyablement riche et complexe, il suffit d’en citer quelques titres pour en appréhender l’ampleur ; la trilogie du silence de Dieu, Persona, L’Heure du loup, Cris et chuchotements ou encore Fanny et Alexandre, des films qu’il n’est nul besoin d’avoir vus pour en connaître l’immense réputation), Le septième sceau raconte l’histoire du chevalier Antonius Block. Revenu des croisades avec son polisson d’écuyer, Jöns, tous deux errent dans un pays qui leur est devenu méconnaissable, un pays ravagé par la peste noire, la misère et la tyrannie religieuse.

Le Septième sceau 2Nous découvrons les deux hommes échoués sur le rivage, semblablement portés là par les courants et les vagues. Alors que Jöns somnole encore sur la plage de galets, son maître voit la mort, venue le chercher. Malgré sa lassitude, il propose alors à celle-ci un jeu, une partie d’échecs, pour retarder l’échéance finale et trouver enfin un sens à sa vie. La proposition étant acceptée, la mort n’emportera Block qu’à la fin de la partie, et ce seulement si elle sort vainqueur du duel. Habile tacticienne elle profitera de chaque instant de faiblesse de son partenaire de jeu pour découvrir sa stratégie et abréger, une fois pour toutes, le jeu.

Le Septième sceau 4Alors qu’ils parcourent le pays pour retourner à la demeure de Block, le croisé et son écuyer sont confrontés à des scènes qui parviennent encore à choquer leurs esprits pourtant blasés par des années de pillages, de meurtres et de viols en Terre Sainte. Ils voient les tenants de la religion, ceux-là mêmes qui les avaient autrefois envoyés à la guerre au nom de Dieu, terroriser les populations locales, leur apportant la foi par le seul moyen de la force. Protégeant une jeune femme contre un ancien prêtre devenu violeur ou une troupe de théâtre des quolibets et de la colère d’une foule ignare et saoule les deux hommes vont de rencontre en rencontre et leur parti s’agrandit peu à peu. Les personnages, plus nombreux au fil des kilomètres parcourus prennent ensemble le chemin de la demeure d’Antonius Block qui fait figure de sanctuaire dans cette terre désolée.

Derrière ce périple se cache une quête mystique, celle du chevalier qui a perdu la foi mais qui refuse d’avoir bâti sa vie entière autour d’un mensonge. Il cherche donc une raison à son existence, ne voulant quitter celle-ci avec un goût amer et cruel emplissant son gosier. A son désespoir et son désir enfantin de tout comprendre et de tout savoir s’oppose l’humour caustique de son écuyer. A son désir de tranquillité s’opposent des tourments effroyables que ce soit la mort qui vient inlassablement le harceler ou la vision d’une pauvre folle dont on a fait un bouc émissaire, la rendant responsable à elle seule de l’épidémie entière et la brûlant vive pour expier ses péchés. L’absurdité totale de sa vie lui est renvoyée à chaque nouvel instant, le terrassant encore et encore jusqu’à la résignation.

Ce questionnement de la foi qui met l’homme face au néant et à l’absurdité totale de la vie dissimule le rapport de Bergman lui-même à la religion. Si Antonius Block est sans aucune hésitation le personnage principal du Septième sceau, le seul rayon de lumière qui vient éclairer le récit provient de la famille d’acteurs que le chevalier prend sous sa protection. Alors que finalement Block mène tous ses compagnons vers la mort, il se sacrifie et permet ainsi à la famille qui lui a offert ses seuls rares instants de paix de s’éclipser.

Le Septième sceau 6Fasciné par le monde du spectacle dès son plus jeune âge, Bergman en a souvent fait les frais auprès de son beau-père, un pasteur calviniste qui le battait sans relâche et à chaque occasion, ce qu’il raconte admirablement dans Fanny et Alexandre et Laterna Magica. Dans ce film, l’émissaire de Dieu, le chevalier ayant tout sacrifié pour une croisade en laquelle il croyait fervemment, lance un cri d’amour envers le théâtre en leur faisant don de sa vie ainsi que de celles de ses compagnons. L’amertume de Bergman vis-à-vis de la religion se fait sentir fortement tout au long du film tout en restant en arrière plan. La critique est à la fois subtile et acerbe, agissant à un niveau personnel mais aussi à un autre plus élargi.

Le Septième sceau 7Le poids du sacrifice de Block est souligné par la mise en scène de Bergman. Block ne veut plus de sa vie, il s’est fourvoyé et est disposé à mourir tout comme sa femme qui l’accompagnera fidèlement n’importe où. Le forgeron et sa femme, acceptés dans le groupe par pitié, ne semblent pas bien comprendre ce qui leur arrive et Jöns, fidèle à son scepticisme, ne se laisse aucunement impressionner par la mort. Tous ces personnages peuvent courir à leur perte mais Bergman insiste sur le personnage de la fillette, comme il le fait lors de chaque scène clef du film. A chaque scène importante la caméra se concentre sur le visage de celle-ci, sur ses yeux écarquillés et sur son silence obstiné. Personnage muet jusqu’à la fin du film – ses seules paroles seront celles-là mêmes prononcées par Jésus sur la croix : « Tout est consommé » – elle en est l’unique figure innocente, la seule parmi ce groupe qui aurait mérité de continuer vivre avec la famille d’acteurs elle est leur martyre.

Le Septième sceau 5Bergman parsème son film d’images et de scènes qui dégagent une rare puissance. Que ce soit la mort enrobée de noir dont la silhouette se découpe sur l’horizon, les villages désertés, la violence de l’imagerie chrétienne, Le septième sceau est fort de plans marquants. Quelques scènes, comme l’interruption de la pièce de théâtre par une procession de flagellants, la l’exécution de la sorcière ou l’arrivée de la mort qui vient chercher tout ce beau petit monde vous glacent le sang, laissant des sensations au fond de l’imaginaire qui ne s’effacent que bien des années plus tard. Il n’en oublie pas pour autant d’ajouter des touches d’humour qui sont souvent des piques contre la religion, permettant d’égayer quelque peu l’ambiance de cette œuvre sombre et bouleversante.

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Vance 13/11/2010 08:45



Ah que voilà un article passionnant et passionné. a part Cris & chuchotements, qui m'avait très fortement intrigué dans ma jeunesse, je n'ai vu aucun Bergmant, et pourtant j'ai saisi
il y a quelques années l'occasion de commander pour pas cher plusieurs DVD sur un site anglais. Quelques chefs-d'oeuvre m'attendent, dont celui-ci. Merci de me le rappeler avec ton talent
habituel.



the idiot 13/11/2010 18:52



J'ai trouvé que Cris et chuchotements était un film beaucoup plus âpre que celui-ci. Le travail stylistique était sublime avec le traitement des couleurs, les fondus au rouge et cette
morbide ambiance d'agonie. Je te conseille ses films du début des années 1960. Au même titre que Tarkovsky, Bergman est un réalisateur incontournable.



Aldrea 12/11/2010 19:58


Comme je disais, le trouve que de ce film se dégage une véritable atmosphère Shakespearienne: déjà parce que certaines scène sont des preuves flagrantes que Bergman a passé plusieurs années dans le
théâtre (gestes et généralement jeu des acteurs etc.) Ensuite pour tout le symbolisme dont le film est parsemé: les échecs, les répliques bibliques, la mort, la fresque, la fille muette, les
visions du troubadour... Sans parler des décors, toujours un peu stéréotypés et fixes (scène de plage, de village, de forêt, de taverne...) mais toujours superbes. Et puis le personnage de l'écuyer
correspond assez au rôle de bouffon du théâtre de Shakespeare, créé pour détendre l'atmosphère par des blagounettes mais dont le propos sous-tend toujours une réflexion profonde en résonance avec
le reste de la pièce. J'ai vraiment été troublé par cette ambiance à la fois glauque et pure, où les scènes de flagellation et de délires mystiques sont filmées dans un noir et blanc magnifique,
sans altération. Et le rapport à la religion est évidemment le cœur du film, le tiraillement d'un croyant ayant perdu sa foi étant montré avec une finesse magnifique, tant par les dialogues que par
certaines images, poignantes. Il y a une quantité de choses à dire sur ce film, je pense que tu devrais prendre plus le temps de te pencher dessus et affiner tes réflexions que tu te contentes de
décrire superficiellement alors que je suis persuadée qu'elles méritent une attention plus poussée. Mais bon, de toute manière à moins de faire une thèse dessus, je ne pense pas qu'on aura réussi à
tout dire dessus, surtout en un article de blog :p


the idiot 13/11/2010 18:46



De manière générale les dialogues sont très écrits et littéraires, ça renforce encore plus l'aspect théâtral du film, genre les soliloques d'Antonius Block. Le jeu des acteurs quant à lui ne
l'est pas forcément, même si les personnages renvoient pour la plupart à des modèles dramatiques comme tu las notamment souligné en ce qui concerne l'écuyer qui endosse le rôle de bouffon. Mais
en même temps, l'acteur, Jof, tient lui aussi quelque part ce rôle du bouffon qui dit la vérité mais que tout le monde, y compris sa femme, prend pour un lunatique. Il y a un opposition entre ces
deux personnages qui est vraiment intéressante, entre le cynisme de l'un et la naïveté de l'autre.


 


Je pense que c'est un film que je pourrais revoir encore et encore sans jamais m'en lasser et oui, on pourrait écrire des milliers de mots dessus, mais on n'arriverait jamais à tout en dire.
Raison de plus pour encourager les gens à le voir de leurs propres petits yeux.



Marc Shift 12/11/2010 16:12



Il va falloir que je me penche sur ce cinéaste, je ne connais rien de son oeuvre, je pense que c' est un tord.....



the idiot 13/11/2010 18:36



Le septième sceau est un bon point de départ, tout comme L'Heure du loup, un film assez accessible avec des images envoûtantes et un côté lynchien avant l'heure. Sinon, dans un
autre style, plus extrême, il y a le reste de son oeuvre, mais là tout dépend des thèmes qui t'intéressent.