Le Loup des steppes

Publié le par the idiot

 

Der Steppenwolf

(1927)

Hermann Hesse

The Lovesick Man - George Grosz


En lisant les carnets, je ne pus m’empêcher de songer souvent à ces paroles. Haller fait partie de ceux qui se sont trouvés pris entre deux époques, qui ont perdu tout sentiment de sécurité et d’innocence. Il est de ceux que le destin condamne à percevoir avec une sensibilité accrue la précarité de l’existence humain, ressentir celle-ci comme une souffrance et un calvaire personnels.

Vous devez apprendre à rire ; voilà notre exigence. Vous devez saisir la part d’humour que recèle l’existence ; sa part d’humour noir.

Oh, je comprenais tout. Je comprenais Pablo, je comprenais Mozart. J’entendais quelque part derrière moi le rire effroyable de celui-ci. Je savais que j’avais dans ma poche les centaines de milliers de figurines du jeu de l’existence dont je pressentais la signification avec une profonde émotion. J’étais disposé à le reprendre, à éprouver une nouvelle fois ses souffrances, à frémir d’horreur devant son absurdité, à parcourir encore et encore l’enfer que je cachais au fond de moi.

Entre roman initiatique et quête métaphysique, Le Loup des steppes narre quelques semaines de la vie d’Harry Haller. Une cinquantaine d’années, musicologue érudit, ce dernier est plongé dans une profonde dépression qui le mène à errer la nuit dans les rues désertes d’une ville anonyme à la recherche de la chaleur humaine que dégagent les tavernes et de raisons pour ne plus contempler le suicide comme seul échappatoire à sa solitude. Harry se surnomme lui-même le Loup de steppes, mi-homme mi-loup, il est tiraillé entre l’envie de profiter de cette vie et celle, qui pour lui s’oppose fermement à la première, d’en faire bon usage.

Cet intellectuel aigri voit tout autour de lui la culture périr à la faveur de joies éphémères, d’une effervescence générale qui préfère remettre à demain tout questionnement ou réflexion sérieux et profiter de l’instant présent, cherchant le bonheur dans la légèreté, la fuite dans des paradis artificiels. Harry croît quant à lui en la haute culture, le travail et l’érudition. Sa foi se concentre sur ses héros que sont Goethe ou Mozart et aucun de leurs successeurs ne soutient à ses yeux la comparaison. Ses promenades nocturnes vont cependant le précipiter à la rencontre de personnages incarnant ces idéaux tant méprisés mais convoités. En premier lieu, il y a Hermine. Double féminin d’Harry mais aussi de son ami de jeunesse, Herman, celle-ci l’entraîne dans les boîtes de nuit, l’apprend à danser et à découvrir en lui-même des talents et plaisirs jusqu’alors restés insoupçonnés.

De cette première rencontre s’ensuivent d’autres ; celle de Pablo, saxophoniste et dealer à ses heures perdues, et Maria, jeune femme entretenue qui fera redécouvrir au Loup des steppes les plaisirs de la chair. Hermine semble avoir entretenu avec les deux des relations très proches, mais ce qui les lie véritablement restera toujours obscur. Tous ces personnages gravitent autour de deux lieux qui tiennent une importance symbolique dans le récit ; les clubs où ils dansent aux rythmes endiablés des musiciens, et le théâtre de magie où le récit commence et prend fin. C’est devant le théâtre de magie, fermé pour la nuit, qu’Harry se voit remettre par un homme mystérieux une sorte de pamphlet intitulé « Traité sur le Loup des steppes » et portant l’inscription « Réservé aux insensés » sur sa couverture.

Dans cet écrit, Harry trouve le reflet de sa propre vie, toutes ses croyances tournées en dérision, disséquées et critiquées de façon précise et constructive. C’est ici que, d’un point de vue narratif, Hesse réussit son véritable tour de force. Le Loup des steppes commence avec une fausse « Préface de l’éditeur », une introduction de l’histoire d’Harry par un personnage l’ayant connu, le neveu de sa logeuse, et qui nous donne à lire les carnets qu’il s’est vu confier par leur auteur. Démarre alors le récit d’Harry interrompu rapidement par le « Traité sur le Loup des steppes » avant de reprendre et de courir vers sa sombre conclusion. Hesse joue ainsi avec de nombreux miroirs, nous mettant dans la posture du lecteur à qui il est donné plusieurs fois de lire ce qu’a lu un autre lecteur avant lui. Cette mise en scène de l’acte même de lire correspond à la thématique principale du roman qui est de mettre en lumière la complexité même de tout individu, la profondeur et la multiplicité de ses facettes. Ce récit dans le récit dans le récit n’est nullement gratuit, permettant avant de commencer l’histoire à proprement parler de mettre en perspective la profondeur du plus simple des gestes.

Après le « Traité sur le Loups des steppes », le véritable récit démarre et se compose de trois actes ; la rencontre avec Hermine qui apprend à Harry la danse et la joie de vivre, la scène endiablée du bal où la prose de Hesse s’emporte et devient flamboyante et, pour finir, le trip psychédélique du théâtre de magie. Il apprend ainsi à aimer la vie, à vivre et enfin, évidemment, il prend conscience de la mort. Tout ce récit tourne autour de la complexité de la personnalité d’Harry et il est impossible de ne pas voir en lui le double d’Hesse. Dans ses initiales, son anti-nationalisme et son pressentiment d’une guerre à venir (on est quand même en 1927 et Hesse écrit : « Il ne se rend pas compte qu’autour de lui, la prochaine guerre se prépare. Il trouve les Juifs et les communistes haïssables. »), la présence de l’auteur se fait fortement sentir, tout comme dans l’ami d’enfance, Hermann, ou le double féminin d’Harry, Hermine.

Le roman devient dès lors une réflexion métaphysique de l’auteur sur sa propre personnalité, sur ses nombreuses facettes, un roman dans lequel il dresse un autoportrait sans concessions. Les propos de Harry ou du faux éditeur, l’ironie de l’auteur du « Traité sur le Loup des steppes » prennent alors une toute autre dimension tout comme la conclusion qui montre toute la difficulté de vivre en étant lucide des tourments qui nous entourent. Alors que l’on pourrait le penser proche d’un Beckett ou d’un Kafka dans son traitement de l’absurde, Hesse s’empare de cette idée à de toutes autres fins, ne cherchant pas la place de l’homme dans cette existence folle mais son essence et sa richesse mêmes, se rapprochant fortement de Dostoïevski dont Les Carnets du sous-sol reviennent inlassablement en tête à la lecture de ce Loup des steppes.

 

Publié dans Littérature

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