Le grand partout, un récit de William T. Vollmann

Publié le par Marc

le grand partoutLe grand partout
Riding Toward Everywhere
Un récit de William T. Vollmann
(2008)

Le hobo, comme le cow-boy ou le biker, est une figure essentielle de la mythologie états-unienne. Eternel marginal, vagabond sillonnant les voies ferrées à bord de trains de fret, il incarne les enjeux de liberté et d’espace dans ce vaste territoire. Voyageant aux quatre coins du pays, les hoboes ont rejeté les normes d’une société dans laquelle ils ne trouvaient pas leur place, lui préférant une vie sans attaches et investissant au passage la littérature au travers des œuvres de London, de Kerouac ou encore de Thomas Wolfe. Le grand partout est l’occasion pour l’écrivain prolifique William T. Vollmann d’explorer à son tour ce mode de vie anticonformiste, non pas au travers de la fiction mais d’un habile mélange de récit de voyage et de reportage où misère et élévation spirituelle semblent se côtoyer lorsqu’un train traverse de nuit des paysages désertiques ou qu’un des clochards célestes rencontrés au bord des rails confie les raisons et les conséquence d’une décision en forme d’aller-simple. Auteur de nombreux romans, dont Central Europe qui a été primé du National Book Award en 2005, de reportages et d’essais, dont l’imposant Livre des violences (fruit de 25 années de recherches qui, dans sa version intégrale, est constitué de sept volumes pour un total de plus de 3000 pages), Vollmann tisse un récit qui alterne sans cesse entre souvenirs de voyages et de lectures, tous deux ayant pour unique fin l’idéal de liberté. Le tout est illustré d’une cinquantaine de photos noir et blanc, sorte de portfolio de cette existence où liberté et contrainte ne sont au final que les deux revers de la médaille.

En voyageant, Vollmann n’a qu’une destination en tête ; partout. Everywhere. I’ve got to get out of here, se répète-t-il comme un mantra. Ce partout sonne dès lors comme un ailleurs, la destination de l’auteur devenant d’un coup d’ordre utopique plutôt que simplement géographique. Lorsqu’il grimpe clandestinement à bord d’un train à l’arrêt, il ne pense pas tant à la direction que va prendre sa monture qu’au simple mouvement à venir, à l’euphorie procurée par cet acte de délinquance mineure. Bouger pour se sentir vivre et partir vers ailleurs pour mieux se chercher, voilà qui pourrait résumer ce livre à sa forme la plus essentielle. Vollmann cependant, sait parfaitement qu’il n’est pas un hobo, qu’il est au contraire justement ce qu’ils (les hoboes) méprisent le plus ; un citizen. S’il consent à prendre certains risques pour jouir d’un plaisir innocemment criminel, il n’est pas prêt à adopter leur style de vie. Au fil des pages la seule certitude qui se dessine, comme la silhouette, ou parfois simplement le vagin de cette déesse de Diesel Venus tagué sur les cloisons des box-cars, est que cet ailleurs, qui s’appelle Cold Mountain pour certains et que d’autres nomment Nirvana, est toujours là où l’on ne se trouve pas. La destination étant inatteignable, la fuite et le voyage semblent devenir futiles, interminables. Quelque chose nous laisse pourtant croire qu’il est important de continuer à chercher. Où ? Everywhere, évidemment.

“So what do I want? All too soon I will aspire to retire into a fortress so that my life can go safely by. I have been digging my grave from the instant I was born. Well, I definitely want to get out of there! I want to catch out for the stars, but in an Illinois Central steel caboose from the 1960’s, with glossy, dimpled cushioned benches, a coal stove venting through the ceiling, a steel sink, a water closet in its own compartment, a grab iron along the ceiling; everything wide and comfortable and steel-grey in the old black-and-white photograph, adorned with light-gleams on walls, ceiling and floor.

The man who camped by his dog’s grave had said: There’s two types of people on this railroad. One type is the type with nothing. Then there’s the second type. They’re here because they wanna be. – I wished to belong to the second type. But what if I can’t get out of here unless I became one of those with nothing?

Who am I? Where am I? What should I carry with me? Should I run away from back then?”

Le grand partout est un livre hanté par les figures de la répression, d’une boulangère qui, dès la toute première page, exige du père de Vollmann de s’aligner dans la file d’attente pour ne pas gêner le passage des autres clients aux gardes-chiourme prêts à jeter un hobo depuis la plateforme d'un train lancé à pleine vitesse, le précipitant vers une mort certaine. « On donne aux gens un minimum de pouvoir et ils se transforment en Nazis » se confiait Vollmann senior à son fils après l’incident de la boulangerie. L’idée reviendra au fil des pages lorsque William se demande pourquoi il refuse de jouer le jeu. Au final, la question qui taraude Vollmann semble être à quels sacrifices sommes-nous prêts à consentir pour reconquérir notre liberté ? Il ne désire nullement appartenir à la caste des clochards célestes vivant dans la solitude et la peur, égarés dans un monde qu’ils comprennent de moins en moins au fil du temps et de leur irrémédiable aliénation. Il nourrit certains fantasmes, s’imaginant entreprendre un voyage romantique dans sa jeunesse, voyageant avec une jeune femme à travers le pays, mais jamais il ne semble vraiment croire à leur plausibilité. Le passé, ce back then qui devient rapidement synonyme d'Everywhere, se révélera à son tour n'être qu'un cul-de-sac de plus.

Cet ailleurs et cette liberté tant recherchés, Vollmann parvient surtout à en retrouver la piste dans la lecture de ses modèles littéraires, les sources mêmes de son inspiration qu’il cite abondamment ici et que sont London, Kerouac, Wolfe, Twain, Thoreau, Whitman et Hemingway. “Who am I? Where am I? I know less and less certainly, if I ever did at all, to where this grassy, shadowy world is rushing. I sit perpetually immobile within my spinning blood, at home nowhere and never anything but lost.” Comment être soi-même indépendamment de là où l’on se trouve ? Comment être libre de devenir ou d’assumer qui on est au sein de la société ? Comment savoir que l’on a atteint les objectifs que l'on s'était fixé ? Sans répondre à ces questions obsessionnelles, Le grand partout nous en offre des pistes de réflexion, des idées de lectures neuves et à renouveler pour mieux comprendre et se comprendre. Ecrit dans un style sans prétention, la prose de Vollmann avance sans plus hésiter qu’un train lancé sur ses rails, donnant forme à un récit qui se lit simultanément comme un cri de contestation, nous encourageant à poursuivre nos propres rêves et à refuser les normes en vigueur si celles-ci nous semblent immorales, comme un chant profondément sincère à la liberté et à l’individuation qui exige de nous d’être ce que nous sommes et ce que nous croyons, et enfin, comme un hommage retentissant à la littérature américaine qui lui a inculqué ces mêmes idéaux. Le grand partout est donc surtout un livre purement américain qui, en évoquant les grands espaces physiques et mentaux, nous invite à découvrir le monde tant par la pensée que par le geste.


Le grand partout, un récit de William T. Vollmann, traduit de l'américain par Clément Baude, disponible en broché aux éditions Actes Sud

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Cachou 11/12/2011 19:54


Non, vraiment, ça ne tient pas du tout à une idéologie. C'est plus une histoire de codes de mise en scène, une ambiance très spécifique. Peut-être parce que les grands espaces me paniquent.
Peut-être parce que cette ambiance musicale et visuelle ne me parle pas. C'est de l'ordre de l'irrationnel et de l'incompréhensible, il me faudrait Freud et Jung réunis (attention, une très
subtile allusion à un film qui va sortir et que j'attends alors que toi pas vient de se glisser dans cette phrase, sauras-tu la retrouver?)(c'est dur, je sais)(pardon, difficile) pour réussir à
comprendre pourquoi. Et encore. Ce n'est pas comme si j'avais une très grande estime pour le premier...

Marc 12/12/2011 11:36



Dans ce cas, il ne te reste plus qu'à enfiler tes santiags et ton stetson pour partir à la conquête de l'Ouest et affronter tes peurs.



Cachou 11/12/2011 13:43


Voilà, une idée du voyage, du dialogue intérieur, etc.


 


Non, rien à voir avec le symbole ou l'idéologie, d'ailleurs elle n'est pas présente dans les derniers films du genre, pourtant impossible de tenir devant "The assassination of Jesse James". Ca
tient à une ambiance générale de ces films que je n'arrive pas à supporter. Je ne sais pas mettre le doigt sur le pourquoi du comment. Les codes du genre peut-être. Mais rien à faire.

Marc 11/12/2011 18:55



Je sais pas, les thèmes abordés sont pourtant intéressants; lutte entre ordre naturel et civilisation humaine, écriture d'une mythologie moderne, l'aspect du film historique qui traite autant de
la période évoquée que de son contexte de production. Serait-ce peut-être l'univers très misogyne qui déplait à certaines sensibilités?



Cachou 11/12/2011 12:51


Ce n'était pas une critique, hein. J'ai remarqué que dans ce dont tu parles, il y a souvent cette tradition américain du grand ailleurs, du voyage. Je ne sais pas pourquoi, je rapproche le
natural writing des "road trips" littéraires, il y a une sorte de complémentarité pour moi dans la chose. Le premier de ces genre, je trouve qu'on le ressent un peu dans Valahalla Rising, le
second dans des films comme celui sur la fille qui se retrouve à vivre dans sa voiture et dont la voiture tombe en panne dont le titre m'échappe déjà et dont on avait parlé. Il y a une certaines
cohérences dans ces choix.


 


(et je n'aime pas le western)(je réitère, je ne suis pas du tout sensible au style narratif, j'ai essayé différents réalisateurs, et je réagis toujours de la même manière, même quand j'essaie de
me forcer à regarder... Du coup, étant moi-même "victime" de la chose, je ne dénigrerai pas ceux qui sont allergiques à un genre codé, vu que je peux tout à fait comprendre que ça arrive... Ce
qui n'est pas forcément le cas quand on n'est pas sujet à ce genre d'allergie. C'est comme les gens qui aiment les légumes et qui sont incapables d'imaginer que certains ne puissent pas arriver à
en manger, même en se forçant, et qui n'arrêtent pas de leur faire des remarques à ce sujet, sans se rendre compte qu'il serait plus facile pour eux d'en manger au lieu d'essuyer les critiques de
ceux pour qui ça ne pose aucun problème de le faire et qui ne font pas l'effort de comprendre l'impossibilité de l'autre...)

Marc 11/12/2011 13:37



Wendy and Lucy. Récit de voyage et "nature writing" se rapprochent mais bon, il y a quand même un côté urbain dans le premier forcément absent du second. La "nature writing" est
peut-être aussi souvent une forme de récit de voyage. Ce qui rapproche les deux est plutôt le voyage intérieur? Je pense que dans un cas comme dans l'autre ce qui m'intéresse est la recherche de
liberté, d'échapper à une société qui ne fonctionne pas comme on l'aimerait. La nature peut aussi nous offrir un reflet de notre psyché, de nos émotions, comme dans Aguirre par exemple,
qui est aussi un récit de voyage et un film d'aventures. Au final, les étiquettes ne tiennent pas.


 


En ce qui concerne le western, les styles narratifs, les structures des récits, le ton varient pourtant. Je disais ça par provocation, tu l'auras compris. Je pense que ce sont davantage d'autres
éléments qui gênent ceux qui n'arrivent pas à apprécier le genre (les cow-boys parraissent ringards, le côté passéiste, je sais pas trop).



Cachou 11/12/2011 00:05


Oh, je viens de comprendre un truc. En fait, tu es plus "nature writing" (je ne sais plus si c'est ça le terme pour ces récits à la "Walden" ou ces road trips à la Kerouac), non? Disons que je
trouve des similitude dans tes goûts cinématographiques et littéraires, et on dirait qu'ils se tournent plus vers cet aspect naturel et dénudé, proche de la réflexion personnelle et sociale à la
fois.

Marc 11/12/2011 12:41



La "nature witing" c'est généralement des essais plutôt que de la fiction et Walden est un des grands textes de Thoreau (aussi l'auteur de La Désobéissance civile, le texte qui
a entre autres inspiré Martin Luther King et Gandhi). Le rapport que beaucoup d'artistes et penseurs américains entretiennent avec la nature (Emerson, Gary Snyder, Malick ou Jim Harrison)
m'intéresse, c'est vrai. C'est pas étonnant vu les paysages américains. Mais Le grand partout c'est un peu différent (comme Kerouac, je connais peu mais pour ce que j'en ai lu, Sur
la route n'est certainement pas concerné par la nature, Les Clochards célestes s'en rapproche déjà plus sous l'influence de Gary Snyder). On est plus proche du "road novel", une
autre forme de récit typiquement américaine. Le voyage, le mouvement, sont toujours à l'oeuvre dans la fiction américaine, ils ont un besoin d'occuper l'espace et de bouger pour se sentir libre
et c'est dans ce genre de récit (Sur la route, Les Raisins de la colère) que ce sentiment s'exprime le mieux.Ce besoin de liberté, de pouvoir partir quand on veut, est toujours
très présent que ce soit au cinéma ou en littérature. Après, je ne suis pas plus ci ou ça en termes de genre. Je peux apprécier aussi bien de la fiction que des essais ou de la poésie. C'est plus
une question de matière. SF, polar ou autre, tout me va à partir du moment où on me raconte quelque chose de plus qu'une simple histoire. C'est normal d'avoir des centres d'intérêt et donc d'être
touché par certains thèmes plus que d'autres, mais je trouve ça dommage de se limiter en se fermant certains horizons (commes les gens qui aiment lire et me disent qu'ils n'aiment
(catégoriquement) pas la B.D ou la science-fiction, ou les gens qui aiment le cinéma et déclarent ne pas supporter la comédie musicale ou le western). Je crois surtout que ça dépend des moments,
des envies. Parfois t'as besoin de quelque chose de simple pour nourrir la réflexion, parfois de quelque chose de franchement complexe.


Franchement, je ne suis pas plus ci ou plus ça.