La Fureur de vivre

Publié le par the idiot

Rebel Without a Cause
(1955)
Nicholas Ray
James Dean, Natalie Wood, Sal Mineo

 

Rebel Witout A Cause-copie-1 

 

 

J’ai vu La Fureur de vivre pour la première (et jusqu’alors, seule) fois il y a de ça quelques cinq ou six années, alors que mes connaissances en matière de cinéma équivalaient peu ou prou à celles de l’un de ces innombrables cinéphiles autoproclamés dont on peut lire les avis si singuliers et, pourtant, toujours aussi semblables et de bon ton, par milliers et sur tout type de support (presse, livres, blogs et j’en passe). Le film ne m’avait alors pas plus marqué que ça (mais ce n’est pas une hérésie, au fond), toutefois certaines scènes – le combat au couteau sur le balcon du planétarium, un James Dean désespéré implorant ni plus ni moins que la compréhension de ses parents – sont restées gravées parmi mes souvenirs d’écran. J’ai eu, depuis lors, le loisir de découvrir d’autres œuvres de Nicholas Ray, notamment Johnny Guitar et Le Violent, qui, conjuguées à l’adulation que lui vouent certains réalisateurs plus jeunes comme Jim Jarmusch ou Wim Wenders dont les films ont toujours su trouver quelque part en mon être de quoi entrer en résonnance, m’ont appris à discerner dans son cinéma la singularité d’un esprit rebelle. C’est donc, vous vous en doutez maintenant, avec joie que j’ai redécouvert récemment ce monument de subversion, précurseur de l’ambivalence lynchienne d’un Blue Velvet, qu’est La Fureur de vivre.

Ce cri du cœur qu’adressent Jim Stark, Plato et Judy à tous ceux qui refusent de les entendre est, avant tout, prétexte à montrer, alors même que tous les éléments (technicolor flamboyant, stars montantes et décors somptueux) sont rassemblés pour que le spectateur assiste à une superproduction taillée sur mesure par le système ultraconservateur des studios pour son public bien-pensant, que dans ce tableau coloré de l’Amérique moderne, les choses sont tout sauf ce qu’elles prétendent être. Comme le Blue Velvet de David Lynch, La Fureur de vivre prend pour protagoniste la jeunesse d’une ville anonyme du small town America, donnant d’emblée la désagréable impression que l’action est susceptible de se dérouler n’importe où et, surtout, à côté de chez soi.

Le spectateur apprend dès les premières scènes du film que Jim Stark, nouveau venu dans cette petite bourgade où tous les habitants semblent se connaître et afficher au jour le jour leur plus sympathique sourire étriqué, rencontre quelques difficultés à s’intégrer. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer, mais le jeune homme semble destiné à bousiller tout ce qu’il entreprend, à voir s’effondrer tout ce qu’il essaie de saisir. Le bougre commence rapidement à flirter avec sa voisine, une jeune ado d’apparence bien élevée, celle qu’on prend pour la bonne élève qui fait du poney en son temps libre, mais la tentative d’ouverture va rapidement lui attirer des ennuis ; Judy n’est autre que la potiche du bad boy local qui, avec sa bande de fous du volant, sillonne les rues de la ville ne cherchant rien d’autre que les embrouilles et les sensations fortes. Après une première soirée passée en ville et terminée au commissariat passablement ivre, trouvant un réconfort inespéré auprès de chef de la police juvénile, la première journée de cours de Jim commence sous de mauvais auspices. Il est pris à fouler de ses pas (d’outsider) le blason de l’école ce qui, comme un symbole, ne sera que le début de ses ennuis.

La journée se poursuit avec une sortie pédagogique au planétarium qui surplombe la ville, la parfaite opportunité pour s’acoquiner pensons-nous. Malgré ses tentatives sincères, Jim ne parviendra pas à se faire aimer de la clique locale et, pis encore, se retrouve plutôt flanqué de Plato, le boulet dans toute sa splendeur ; celui qui arrive en cours sur sa mobylette qu’il gare entre les décapotables de ses camarades. C’est dire. Pour punir Jim d’avoir osé aborder Judy et de les avoir approché sans hésiter, la chienlit du quartier l’invite à quelques petits jeux, du genre qui se jouent avec des couteaux à cran d’arrêt ou des voitures volées. L’affaire tourne rapidement mal et la trinité, nouvellement formée, de Jim, Plato et Judy, tente de fuir et de s’isoler du reste du monde, des jeunes rebelles qui vivent sans conséquences et des adultes qui ne les comprennent décidément pas du tout. Cette jeune famille recomposée de misfits n’aura pourtant pas la vie tranquille qu’elle espérait, leur bonheur, si bref qu’il est, fait rapidement des envieux.

La subversion émane de chaque aspect du film de Nicholas Ray ; de son histoire, de ses choix de mise en scène et de la production même du film. Le genre de film auquel on assiste, son propos pernicieux et sa moralité douteuse, ne devraient appartenir qu’au registre de la série B, genre peu diffusé et auquel toute personne sérieuse ne prêtera d’ailleurs aucune attention. La Fureur de vivre rappelle par ailleurs le premier film du réalisateur, Les Amants de la nuit, road-movie nocturne de deux jeunes amoureux-criminels en fuite. La superproduction qui apparaît sur l’écran devant nos yeux ébahis devrait être un drame familial, voire un beau mélo pétri de bons sentiments, mais en aucun cas le pauvre spectateur ne devrait-il être assujetti par la Warner à la contemplation d’un jeune homme ivre débitant reproche sur reproche à ses pauvres parents impuissants et angoissés ou une jeunette en pleine crise d’adolescence désobéissant à son père, claquant la porte au nez du dîner de famille pour aller cloper avec son chéri de blouson noir qui s’amuse à conduire des bolides au bord d’un dangereux précipice. Et que ces deux héros soient incarnés par James Dean et Natalie Wood, deux stars montantes du cinéma toutes deux destinées à devenir quelques années plus tard de véritables emblèmes de la magie hollywoodienne, ne fait que rendre les personnages plus symboliques d’une Amérique où l’hypocrisie règne en maître.

Si la réalisation de Nicholas Ray peut, à première vue, sembler classique, plusieurs de ses choix de plans surprennent et, en premier lieu, celui d’ouverture. Il est rare qu’un film commence ainsi, la caméra au ras du sol, la moitié de l’écran occupée par le macadam sur lequel arrivent les pas titubants de Jim avant qu’il ne s’effondre devant un jouet – un automate – pour laisser voir ses yeux hagards et ses cheveux ébouriffés d’ivrogne, et tout cela sans même prendre le soin de nous situer dans l’espace. Il fait simplement nuit, et notre jeune héros est saoul. Viennent ensuite s’inscrire sur l’écran dans un rouge agressif et en d’énormes lettres ces quelques mots « REBEL WITHOUT A CAUSE ». Ces premiers instants sonnent comme un programme, celui d’un esprit provocateur qui ne cherche pas tant à divertir qu’à mettre le doigt là où ça fait mal. Viennent plus tard dans le film d’autres plans étonnants où la caméra tourne dans tous les sens, pour notamment montrer le fils qui ose lever la main sur son propre père dans des cadrages accentuant la violence du propos, allant jusqu’à étrangler ce dernier devant une mère effrayée, jusque-là dominatrice mais ayant désormais perdu tous ses moyens, minimisée au second plan de l’image. Nicholas Ray retourne le monde sur sa tête et prévient son spectateur ; il ne faut pas vous fier aux apparences, elles sont douteuses.

Dans l’Amérique que nous voyons illuminer l’écran, celle de l’après-guerre d’une nation victorieuse qui prétend apporter des réponses et le parfait système de valeurs au reste du monde, il n’y a plus de héros car il n’y a aucun engagement à défendre. Jim voudrait faire les bons choix, assumer lui-même ses responsabilités sans que ses parents ne cherchent à le protéger, mais on lui explique gentiment que, parfois, la meilleure chose à faire ne découle pas du sens moral mais de l’esprit rationnel, qu’il faut ignorer ce que dit le cœur au profit de ce que dicte le cerveau. Les parents ont capitulé et la jeunesse est donc vouée, d’avance, à l’échec. On l’estime trop fébrile et immature, inexpérimentée et impulsive pour faire elle-même le bon choix, on ne cherche pas à la comprendre car, après tout, elle a tort. Et en effet, comment de tels parents pourraient-ils engendrer une génération meilleure que la sienne ?

L’un des coups de génie de Ray dans La Fureur de vivre est de faire de l’unique personnage adulte ayant compris l’enjeu du drame et les angoisses de la jeunesse, le personnage qui lui ressemble le plus ; la femme noire qui s’occupe de Plato (on est bien avant Rosa Parks et le mouvement des droits civiques). Si le film est bien ancré dans son époque, il n’en perd pas pour autant en modernité (un mot qui me semble caractéristique de l’œuvre de Nicholas Ray) en questionnant intelligemment la transmission des valeurs d’une génération à l’autre, en exigeant des parents de laisser grandir leurs enfants, de ne pas leur imposer la répétition d’un schéma déjà éprouvé et d’affirmer la nécessité de laisser à chaque individu le soin de construire lui-même les fondements de sa compréhension de la justice, de ce qu’est le bien et le mal. Ray n’était pas le seul cinéaste de l’âge d’or hollywoodien à pratiquer ce détournement de la superproduction. Sirk et Wilder en faisaient autant. Ce sur quoi nous devons nous interroger n’est pas la façon par laquelle ces hommes parvenaient à leurs fins mais les raisons pour lesquelles, à l’heure actuelle, plus aucun réalisateur ne parvient à faire de même au sein de la machinerie toujours aussi bien huilée des studios.

Publié dans Cinéma

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Marc Shift 04/04/2011 09:14



Je te rassure c' était ironique tout ça, et puis si seul les trucs de qualités survivaient ça ce saurait (TF1 n' existerais plus......)


Après oui les cons s' expriment, c' est pas forcément bien, mais il s' expriment et le problème c' est qu' on les entends........


Et oui on a la grosse tête, faut être lucide on est les meilleurs



the idiot 04/04/2011 11:25



Vous êtes pas mauvais les petits 



Marc Shift 03/04/2011 15:14



"alors que mes connaissances en matière de cinéma équivalaient peu ou prou à celles de l’un de ces innombrables cinéphiles autoproclamés dont on peut lire les avis
si singuliers et, pourtant, toujours aussi semblables et de bon ton, par milliers et sur tout type de support." Bon je fais mon feignant pour te citer. Je ne sais pas si il faut que je sache si
on est dedans ou pas, mais si certain blogueurs sont moins interressant que les autres (dans les oeuvres abordées, le traitement des films.....) tant pis, je préfère encore des gens qui s'
expriment à ceux qui ne prennent même pas le risque de s' exposer. Les mauvais blog disparaitrons d' eux même.....enfin je dis ça, nous on est encore là



the idiot 03/04/2011 18:43



Bien entendu, quand j'écris ce genre de phrase affreusement prétencieuse il ne faut pas les lire au premier degré. Les seules personnes auxquelles je pense en particulier sont mes profs de fac
qui semblaient tous avoir écrit un bouquin sur La Règle du jeu, unique film digne de l'intérêt d'un cinéphile, histoire de bien mettre en avant leur fermeture d'esprit. C'est aussi une
façon de me moquer de moi même - parce que je sais que parfois je peux passer pour un con au travers des opinions que j'exprime et de la manière dont je les écris (mais honnêtement, je m'en fous
complètement). Bon, il y a aussi un peu de hargne accumulé récemment lors d'un passage à la cinémathèque, mais quel sacrifices on ferait pas pour voir un bon vieux De Palma sur grand écran. Je
suis pas forcément d'accord avec cette idée que les mauvais blogs/sites disparaîtront d'eux-même (suffit de regarder les sites du Monde ou de Libé qui semblent bien tourner...)
Faut pas tout prendre pour soi, le succès serait-il en train de vous monter à la tête du côté de LPB? (encore une fois, je déconne)


 


Et euh oui, c'est bien que les gens s'expriment, mais si il disent de la merde, faut pas non plus se priver de leur faire savoir. Ca leur sera toujours plus bénéfique que les laisser continuer.
Si ils le prennent mal, c'est eux qui manquent d'ouverture, d'envie d'apprendre, et non pas le contraire.