La Croisière s’amuse…

Publié le par the idiot

L’Ironie se marre !

 

Galapagos giant tortoise


Récits d’un voyage dans les méandres de la culture

 

Accrochez vous, car ce qui pourrait vous sembler n’être qu’une divagation incohérente de plus a du sens. Comme certains d’entre vous le savent déjà, je stage (non, je n’ai pas oublié de lettre bande de mauvaises langues) actuellement en librairie. Figurez-vous que l’autre jour, hier me semble-t-il (à l’heure où je commence à rédiger ce paragraphe), il s’est produit une histoire assez incroyable. Nous avons été contactés par une entreprise de décoration d’intérieur de luxe qui travaille sur l’aménagement d’un yacht. La lubie du riche propriétaire étant de décorer chaque pièce dans des couleurs différentes (genre marron & corail ou jaune & turquoise, c’est les rétines des passagers qui vont être contentes), l’entreprise nous contactait donc dans le but de se procurer de quoi remplir les cabines du yacht en nous achetant des livres selon la couleur du dos.

Voici un petit paragraphe éducatif et chiant que vous avez le droit de sauter. Le dos d’un livre est la partie qui reste visible quand il est rangé sur étagère, ce que la plupart des gens confondent avec la tranche qui est en fait les bords du livre composés par les pages lorsque le livre est fermé. Tout ceci n’a aucun intérêt mais bon, après un an en métiers du livre je ne puis tout de même pas me permettre de laisser passer de telles erreurs qui feraient frémir de rage même le bibliothécaire doté du stricte minimum de professionnalisme.

Mais pourquoi je vous parle de tout ça ? C’est vrai que dit comme ça, ça n’a strictement aucun intérêt. Alors, si je vous en parle, c’est sans doute qu’il y a une idée qui me trotte dans la tête... (SUSPENSE INTENABLE) Après avoir fait leur sélection, nos amis décorateurs nous ont laissé plein de piles de couleurs différentes disséminées un peu partout dans la librairie. Ma mission, que je l’accepte ou non, était de faire un devis pour la commande totale, et de mettre tous ces livres dans des cartons destinés aux diverses cabines de l’embarcation.

GalapagosAu fur et à mesure que je faisais ce travail quelque peu redondant, j’ai commencé à remarquer quelques uns des noms des premiers passagers du yacht. Jack Kerouac, William S. Burroughs, Hunter S. Thompson ou encore David Foster Wallace allaient tous se retrouver sur un luxueux navire en compagnie de Jane Austen et Herman Melville. Tous ces types me donnaient l’impression de se retrouver dans un monde qui n’était pas le leur. Moby Dick sur un bateau, le rêve d’Ahab allait-il enfin être exaucé ? Je n’ai pas encore aperçu de Jack London, mais un livre parmi d’autre a provoqué chez moi une crise de rires que le spectateur lambda aurait sans doute eu du mal à s’expliquer sans mentionner le fait qu’elle lui aurait sans doute parue effrayante. Ce livre, c’était Galápagos de Kurt Vonnegut.

Et oui, encore Vonnegut. Toute cette mascarade n’était en réalité qu’une nouvelle excuse pour parler de lui ! Mais bon, l’histoire est véridique et je ne vous ai pas encore parlé en détail de ce roman, pour lequel se retrouver embarqué par le hasard sur un yacht constitue, à mon sens, la plus grande des ironies. Dans Galápagos, Vonnegut imagine et retrace le parcours de l’échec flagrant de la croisière du siècle. Une croisière qui devait embarquer les plus grandes stars du monde, dont Jackie Kennedy ou encore Mick Jagger, sur les îles Galápagos se trouve saboté par l’éclatement de nombre de conflits en Amérique du Sud, notamment en Equateur d’où devait partir le bateau. Les passagers du bateau sont alors réduits à une simple poignée de loosers et d’alcooliques tous munis de plus ou moins d’ambition et de rêves. Alors qu’ils se retrouvent piégés sur l’archipel sans moyen de retour au continent, une épidémie se répand sur la terre, rendant le reste de l’humanité stérile. Les passagers de la croisière du siècle deviennent ainsi les uniques porteurs du génome futur de la race humaine.

Kurt Vonnegut illVonnegut reprend à son compte la théorie de l’évolution élaborée par Darwin, faisant évoluer l’humanité de son roman vers une espèce d’otarie, bien plus con mais aussi plus heureux que l’homme vivant à la fin du xxe siècle, attaquant ainsi avec véhémence et causticité la haute opinion que nous avons de notre intellect, de notre « big brain society ». Il s’en prend aussi souvent à la hiérarchie sociale et mondiale, décrivant la misère sévissant en Equateur et le mépris qu’éprouvent les passagers de la croisière les uns pour les autres, le dédain dont sont les victimes les aborigènes ou le couple japonais embarqués dans cette affaire bien malgré eux et la soif de pouvoir naturel chez l’homme, l’illusion qu’il contrôle sa vie. Il me semble que ce hasard – un  hasard qu’il prend tant de soin à élaborer en système crédible et vraisemblable dans Galápagos – ce hasard qui a placé son roman à bord d’un yacht de luxe parmi tant d’autres écrivains subversifs aurait fait sourire Kurt Vonnegut. Alors j’espère qu’un jour, parmi les centaines de livres que ces décorateurs nous ont acheté pour meubler le yacht, un passager aura la bonne idée d’ouvrir Galápagos. Qui sait quelles conséquences ça pourrait avoir ?


Anthill

Pour terminer, il faut que je vous parle de quelque chose qui n’a strictement aucun rapport avec tout ce qui précède. Enfin, en cherchant bien, on pourrait sans doute trouver des liens capillotractés, mais est-ce bien nécessaire ? Il s’agit de Anthill, un forum de discussion lancé par les amis Zabeille et Bruce Kraft de La Pellicule Brûle. Si vous avez, comme moi, le perpétuel besoin d’exprimer les multiples conneries qui vous traversent l’esprit, alors n’hésitez pas à venir faire un tour et à vous inscrire si ça vous plait. Il faut juste laisser votre mauvaise humeur au vestiaire car elle ne sera pas tolérée. Peace out, motherfuckers…

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Bruce Kraft 01/06/2010 18:12


Moi je l'aurais tenté!! Mdr!!


the idiot 01/06/2010 18:25



Ben écoute, une piqûre de rappel, ça ne fait jamais de mal... Enfin si, ça pique, mais on est pas des lopettes, hein?



Bruce Kraft 25/05/2010 20:36


Ah ah!! Bien menée cette petite histoire...tu sais je crois que tu as réussi à m'amener vers cet auteur!! Peut-être que grâce à toi et à ce foutu forum dont tu fais, d'une manière fantastique, la
pub.

Merci!!!!!!!


the idiot 25/05/2010 22:12



Le but que je me suis fixé depuis deux mois: pousser les gens à lire du Vonnegut! Bon, mieux vaut commencer avec Abattoir 5 quand même. Sinon, de rien pour la pub. Je pensais me faire
plus menaçant, genre "les gens cools, alles sur Anthill sans quoi je vous latte les couilles" mais je me suis dit que ça pourrait déservir la cause...



Zabeille 25/05/2010 01:08


Aaaah c'était donc pour ça (les prix) !! Tu m'en diras tant ! Je trouve ça vraiment ridicule et ça me fait de la peine pour les livres...un livre choisi pour sa couleur, ça craint quand même :(
...
Merci beaucoup pour le coup de pub, ça fait super plaisir :) !


the idiot 25/05/2010 11:04



Pas de problème, ça fait plaisir de trouver un endroit sympa où discuter dans une bonne ambiance sans se prendre au sérieux.


Ouais, pour les bouquins, il y en a que ça me fait de la peine de voir partir. Après ils nous débarassent quand même d'invendus qui remontent à il y a plus de 10 ans et ça fait du bien. Puis vu
les difficultés de la librairie en ce moment, un peu de chiffre ça fait du bien.



Cachou 24/05/2010 21:06


Oooooh O_O. 19 000€ de livres! Ben là, c'est un autre de mes fantasmes! Entrer dans une librairie et embarquer tout ce que je veux pour une somme d'argent indécente... 19 000€, ça me paraît bien.
L'est pas célibataire le type au bateau? (pardon)


the idiot 24/05/2010 21:25



Héhé. Je sais pas du tout, les designers n'était pas très locaces.



Cachou 24/05/2010 13:47


Ça me fait penser à une anecdote dans une comédie romantiques que tu ne connais certainement pas: un type qui a une grande bibliothèque dans son nouvel appartement avoue à la fille dont il vient de
tomber amoureux et envers qui il veut être honnête qu'il n'a lu aucun des livres que renferment ses meubles. En fait, son décorateur les lui a fournis. Et il est même allé jusqu'à les acheter en
seconde main pour donner l'impression qu'ils ont effectivement étaient lus. Même si c'est une anecdote fictive, elle me plaît. Et elle me rappelle un peu la tienne.
En tout cas, tu vas trouver ça bizarre, mais ce que tu racontes, là, ça constitue une sorte de fantasme chez moi: construire la bibliothèque de quelqu'un (même si c'est par couleurs) et y glisser
quelques perles dans l'espoir qu'un jour, le propriétaire les lira... Oui, je sais, j'ai de drôle de fantasmes. Et alors?


the idiot 24/05/2010 21:00



Non, non. Je comprends ton fantasme. J'aurais aimé glisser quelques ouvrages pernicieux dans leur sélection (quelqu'un d'encore plus pervers voulait me pousser à y glisser un peu d'érotisme) mais
la patronne veillait au grain. Moi, en voyant et empaquetant tous ces bouquins je me disais que moi aussi j'aimerais acheter autant de livres d'un coup. En tout cas, j'ai fini le devis
aujourd'hui et il y en a pour plus de 1 400 livres et 19 000€!