L'Obscurité du dehors, un roman de Cormac McCarthy

Publié le par Marc

L'Obscurité du dehors
Outer Dark
Un roman de Cormac McCarthy
(1968)

A l’image de La Route, L’Obscurité du dehors (deuxième roman de Cormac McCarthy) tendait déjà vers le symbolisme, touchant d’un langage biblique à quelque chose de profondément sombre, quelque chose qui rode éternellement dans la nuit et qui, le jour, se tapit dans les ombres. Déambulant entre un Southern Gothic faulknerien et l’existentialisme à l’européenne, ce récit court mais complexe suit le cheminement de ses personnages principaux sur des routes qui, bien qu’émanant du même péché originel – l’inceste entre un frère et sa sœur – et semblant étrangement se recouper, suivent des cours bien opposés menant Culla et Rinthy Holme à la rencontre des personnages grotesques et inquiétants qui habitent un arrière pays aride et délabré, un monde inquiétant titubant au bord du chaos. Vaguement situé par les dialogues dans le sud des Etats-Unis et se déroulant vraisemblablement au début du xxe siècle, le roman travaille sur le mode de l’allégorie dans un désir de rendre son récit intemporel et universel.

Si McCarthy nous raconte ici les voyages respectifs de Culla et de Rinthy, tous deux coupables d’un acte défendu par la société et symbolisé par ce fils qu’elle souhaite retrouver et que lui désire ne plus jamais voir, il semble que c’est surtout le parcours du frère qui motive le récit. Le roman s’ouvre avec un rêve où Culla attend le salut, entouré d’une foule de pestiférés en pleine éclipse, et se conclut par une scène épiphanique où lui seront révélées la cruauté aveugle et l’ironie de ce monde. C’est au cours de sa fuite qu’adviendront les épisodes les plus marquants du roman et c’est autour de lui que se resserrera peu à peu l’étreinte d’une obscurité toujours plus tangible. Cette « obscurité du dehors » impliquant aussi une « obscurité du dedans », la route qu’empruntera Rinthy ne servira que de contrepoint lumineux à la sienne et leurs cheminements physiques se feront peu à peu sentir comme le reflet de leur positionnement moral vis-à-vis du péché jamais évoqué mais toujours présent à l'esprit des personnages et du lecteur, cet acte incestueux qui aura mis en route les rouages de leur histoire.

“She shook him awake from dark to dark, delivered out of the clamorous rabble under a black sun and into a night more dolorous, sitting upright and cursing beneath his breath in the bed he shared with her and the nameless weight in her belly.

Awake from this dream: […]”

Le refus de Culla d’affronter ses péchés devient apparent dès les premières pages du roman. Alors que Rinthy souffre dans le lit qu’ils partagent, les contractions devenant plus fréquentes et douloureuses, il lui refuse les soins d’une sage-femme et passe davantage de temps dehors pour ne pas avoir à supporter les supplications de sa sœur. Lorsqu’il la retrouve inconsciente, évanouie en plein accouchement, il finit d’extraire l’avorton de son corps et s’enfuit dans les ténèbres pour abandonner le nourrisson dans les bois. Retournant vers sa maison, il est pris de panique alors qu’un orage éclate et il s’égare parmi les arbres, marchant sans but jusqu’à s’effondrer sur le sol détrempé de la forêt. Le lendemain, prétendant que l’enfant est mort, il refusera à Rinthy le droit de le baptiser comme de lui dire où il a enterré son cadavre.

Le parcours de Culla sera façonné par son comportement au cours de cette nuit funeste. Bien accueilli là où il va, toujours prêt à fournir ses services et prétendant être à la recherche de sa sœur, dès qu’un malheur s’abattra sur la population locale, qu’il s’agisse du pillage d’une tombe ou d’un meurtre commis dans les environs, lui, l’étranger, sera le premier à être soupçonné. La mort et la malchance semblent le suivre de près, la fatalité l’obligeant toujours à reprendre sa fuite. Lorsqu’elle apprend que son frère lui a menti à propos de la mort de son fils et que le fruit de leur union a été récupéré par un colporteur de la région, Rinthy partira sillonner sans relâche les villages des environs à sa recherche. Si sa frêle figure la rend sympathique aux yeux de la population locale, le courage de la jeune femme pousse ceux qu’elle rencontre à l’admiration. Tous lui feront la charité d’un verre d’eau ou d’un repas mais, au cours des longs mois de solitude, sa quête nous semblera de plus en plus veine.

L'histoire que conte L'Obscurité du dehors peut nous paraître éminemment sombre mais il est avant tout celui d’un paria désireux de laisser derrière lui une existence marginale pour intégrer la civilisation. Cependant, les fantômes du passé, à l’image de ces trois hommes inquiétants dont les apparitions hantent les pages du roman tels trois rois-mages infernaux venus saluer la naissance de l’Antéchrist, n’auront cesse de le rattraper comme pour rappeler la difficulté d’échapper à sa condition. Au cours de plusieurs scènes empreints de mysticisme et dont les causes ne sont jamais explicites, nous assisterons à l’aliénation progressive d’un homme qu’une société aveugle punira injustement pour les crimes des autres et qui n’aura, au final, plus que ses yeux pour contempler le monde et pleurer.

Comme le parcours de Rinthy, la prose magnifique bien qu’obscure de McCarthy vient, au travers de la voix du narrateur, offrir un contrepoint aux dialogues rustres et terre-à-terre des personnages âpres du roman. S’enrobant d’un vocabulaire et de tournures complexes, cette voix rappelle le ton des sermons proférés par les prêcheurs haranguant les masses. Emaillant son roman de figures atteintes de cécité ou dont le regard est biaisé, comme ce prêcheur à qui il manque un verre de lunettes, l’écrivain semble aussi nous mettre en garde contre des préjugés qui pourraient précipiter la condamnation de son héros atypique. Roman puissant et évocateur laissant une place prépondérante à l’ironie, L’Obscurité du dehors demeure, sans être le chef d’œuvre de McCarthy, une œuvre profondément sinistre qui nous abandonne cruellement à la frontière perpétuelle entre le jour et la nuit, tremblant d’effroi à l’idée d’une coexistence omniprésente du bien et du mal. Comme Un enfant de dieu, voici donc une belle introduction à l’œuvre et aux thèmes majeurs de ce géant des lettres américaines dont je vous conseille fortement de découvrir Suttree, Méridien de sang et La Trilogie des confins, si toutefois vous avez un goût prononcé pour les romans plus difficiles.


L'Obscurité du dehors, un roman de Cormac McCarthy, traduit de l'américain par François Hirsch et Patricia Schaeffer, disponible en broché aux éditions Actes Sud

L'Obscurité du dehors, un roman de Cormac McCarthy, traduit de l'américain par François Hirsch et Patricia Schaeffer, disponible en poche aux éditions Le Cercle Points

Publié dans Lectures

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