L'Esprit de la ruche, un film de Victor Erice

Publié le par Marc

L'Esprit de la ruche
El espíritu de la colmena
Réalisé par Víctor Erice
(1973)

A l'heure où l'Espagne s'éveille du cauchemar national de la guerre civile sous l'emprise d'un franquisme dominant, un cinéma ambulant arrive dans un petit village d'une centaine d'habitants de la plaine castillane pour y projeter le Frankenstein de James Whale, adaptation du roman de Mary Shelley et film fondateur du cinéma fantastique selon les grands studios hollywoodiens, notamment Universal, le maître incontesté du genre. Meublant de leurs propres fauteuils et tabourets la petite salle qui sert de théâtre à la projection, les vielles femmes et les enfants du village s'entassent dans l'obscurité pour s'immerger dans le film et s'évader un temps de l'âpreté du quotidien. L'absence d'hommes âgés dans l'audience et les images volées de quelques rares adultes se tenant à l'écart, murés honteusement dans une solitude absolue, mettent en scène et rappellent avec subtilité une carence qui découle des tueries fratricides ayant émaillé les années qui viennent de s’écouler et qui ont nourri de nombreux charniers au travers du pays, faisant d'emblée peser l'Histoire dans toute sa lourdeur sur l'ensemble du récit. C'est en travaillant la mémoire et le souvenir traumatique que L'Esprit de la ruche, ce film si envoûtant, élude avec élégance ces étiquettes de réalisme magique, de cinéma fantastique, ou encore de conte de fées qu'on aimerait tant lui coller. En évitant les clichés du film réflexif, préférant une approche fondée sur l'admiration sincère et le choc émotif plutôt que sur l'abstraction intellectuelle, Víctor Erice nous invite au travers du regard d'un enfant rêveur à revisiter notre passé individuel et collectif pour témoigner de la difficulté de l'émancipation individuel nécessaire à l'engagement, qu'il soit d'ordre esthétique ou politique, dans une société qui stigmatise la différence et opprime la dissidence.

Parmi les villageois qui découvrent le film de Whale, la caméra d'Erice insiste sur les regards médusés des enfants dont certains semblent être exposés pour la première fois à la magie du cinéma. Les enfants de Teresa et Fernando se trouvent dans le public et, si Isabel ne semble nullement impressionnée par les images projetées, sa sœur cadette Ana est quant à elle fortement marquée par l'histoire, s'identifiant étrangement à la créature de Frankenstein ainsi qu'à la fillette qui en deviendra au cours d'une malheureuse rencontre la victime accidentelle. Ne comprenant toujours pas les décès violents de ces deux personnages, l'injustice étant un concept encore étranger à son jeune univers, Ana cherchera la nuit venue des réponses auprès de sa grande sœur qui lui explique, avec une condescendance qui ne peut exister qu'entre frères ou sœurs, qu'au cinéma l'on ne meure « pas pour de vrai ». Erice confesse que le film de Whale a marqué sa propre enfance et que ce sont certaines scènes de Frankenstein, celles justement qui hantent le parcours initiatique d'Ana, qui sont à l'origine de L'Esprit de la Ruche, qu'il a souhaité mettre en scène et recréer dans son film ces images afin de leur rendre hommage et d'en faire l'incarnation du pouvoir de l'imaginaire. Voyant qu'Ana ne saisit pas tout-à-fait la distinction entre réalité et fiction qu'elle tente de lui expliquer, Isabel en profitera pour s'amuser à ses dépens, lui faisant croire qu'un esprit semblable à la créature du film habite dans une maison abandonnée aux alentours du village.

Une fois sorties de l’école, où l'expérience du Docteur Frankenstein semble se rejouer de manière plus éducative au cours d'un étonnant exposé sur l'anatomie humaine, les deux sœurs passent leurs journées à errer dans les vastes champs à la recherche de celui qu'elles appellent l'esprit, fouillant les granges abandonnées et scrutant le fond de chaque puits. Leurs parents creusent toujours pendant ce temps leurs propres tombes à même le silence, le sort de leurs enfants semblant leur être parfaitement étranger, leur propre existence semblant être devenu un fardeau trop lourd à porter. Ce monde dans lequel s'écoulent leurs vies est devenu un tableau trop insupportable à contempler. Fernando, un homme que l’on sent rongé par le regret, passe ses journées à s'occuper de ses ruches d'abeilles, des créatures auxquelles il prête davantage attention qu'à ses semblables. Il admire l'architecture de leur société et des édifices qu'elles construisent, ces ruches auxquelles ressemble étrangement le grand manoir dans lequel ce père abrite sa famille. La lumière qui y pénètre est teintée de jaune et semble dense, revêtant une qualité mielleuse qui baigne ce foyer dans une sérénité trop omniprésente pour ne pas être inquiétante. L'apiculteur s'épuise la nuit à écrire un traité de plus en plus obscur et halluciné sur ces insectes qui le fascinent et en qui il donne parfois l'impression de chercher un modèle, une structure plus adéquate à la vie en société, délaissant sa femme pour s'endormir à son bureau parmi ses papiers. Abandonnée à elle-même, Teresa écrit des lettres habitées de tristesse à un amant perdu de vue, un opposant à Franco ayant du fuir l'Espagne après la défaite des siens, des lettres qu'elle finit par brûler dans la cheminée plutôt que de les envoyer à leur supposé destinataire. L’ambiguïté des lignes qu’elle compose, le fait que la correspondance parte en fumée plutôt qu'avec le courrier, interroge les raisons de cette écriture, mettant en cause la nature de cet amant, véritable souvenir ou simplement le fruit d’une imagination stimulée par le sentiment cruel d'un manque enraciné bien plus profondément en son être que le regret d'une aventure sentimentale.

Ana finit par trouver son esprit, ou du moins une incarnation de la créature, en la personne d'un homme blessé qui se réfugie dans la maison abandonnée à laquelle elle n’a cessé de se rendre depuis les premières provocations d’Isabel. Elle apporte à cet homme qui semble appartenir aux ultimes forces qui osent s'opposer au régime des habits et de quoi se nourrir, mais la nuit même de cette découverte, les troupes franquistes repèrent le fugitif et le fusillent sur place. Si la mort prend, lors de sa seconde confrontation avec Ana, une nature plus réelle que sa représentation dans le film de Whale, elle reste toujours aussi incompréhensible aux yeux de la jeune fille. Face à cette persistance de l'injustice qui met à nu l'hypocrisie d'un monde qui paraissait jusqu'alors n'être qu'un vaste terrain de jeu, l'enfant s'enfuira de la ruche pour errer seule dans une nuit réconfortante dont l'obscurité naturelle exhibe sans mascarade la nature ténébreuse. L'espace se resserre dès lors autour d'Ana, les champs qui s'étendent à l'horizon cédant la place au fond noir de la nuit et aux fenêtres opaques de la maison qui entravent sa liberté et enferment son regard. Désormais, le hors-champ devient son unique échappatoire.

Rêvée ou hallucinée par Ana, la scène cruciale du Frankenstein de Whale et de l'enfance d'Erice se rejoue alors. Le fugitif assassiné vient retrouver Ana au bord de l'eau dans lequel son reflet se transforme en celui de la créature incarnée dans les années 1930 par Boris Karloff. La fiction, le fantastique et le rêve contaminent la réalité pour la révéler telle qu'elle est, la dénudant de ses artifices et de ses parures et prêtant leurs voix à la pensée muette de tout un peuple. Les morts de la créature et du résistant sont assimilées l'une à l'autre et caractérisées par ce rapprochement comme deux assassinats politiques, des actes d'injustice suprême dont la jeune fille comprend enfin la nature. Le lendemain, Ana est retrouvée par les villageois et ramenée dans la sécurité de la ruche où le médecin de famille se veut rassurant malgré les inquiétudes de Teresa. Ana est jeune, elle se remettra du choc émotionnel et oubliera rapidement tout ce qui s'est déroulé au cours de cette nuit.

Tourné seulement quelques années avant la fin du régime franquiste, le propos de L’Esprit de la ruche est, par la force des choses, voilé de mystère et la lecture de l’œuvre demeure très complexe même après plusieurs visionnages. Malgré le symbolisme et l'enchevêtrement des niveaux de lecture, les idées d’Erice sont néanmoins tangibles à l’extrême et, bien que le sujet soit abordé de façon très suggestive, le spectateur ne peut que ressentir une indéniable politisation sous-jacente du récit. Les personnages adultes, notamment, ne sont jamais mis en valeur bien qu'ils partagent des relations proches et des moments de tendresse avec les deux fillettes. Si, contrairement aux nombreux absents, ils ont survécu à la guerre civile, c'est qu'ils ont baissé les bras en désertant la lutte. Leur culpabilité est pesante et leurs souffrances intimes, héritées de la lâcheté collective, paraissent amplement méritées. Ils ne reçoivent aucune sympathie de la part d'Erice ou des spectateurs. L’oubli salvateur que veut imposer le monde adulte à Ana sonne comme l’ultime affront fait à l'intelligence de la jeune fille et à l’engagement politique du peuple espagnol tout en reflétant la volonté d'effacer de pénibles souvenirs d'une conscience collective qui ne peut que s'estimer fautive. Le récit développe au contraire l'idée que l’oubli est l'ennemi du progrès et que ce sont justement les événements traumatiques qui forment l’individu et, qu'au travers des individus, ces événements forment et nourrissent la conscience du peuple et de la société.

Cette condamnation de l’oubli va de pair avec une mise en garde contre la nostalgie d’un temps meilleur, d’un temps qui a précédé le franquisme et la guerre civile, celui d'avant la chute ou, de manière plus générale, le temps de notre jeunesse. Si le retour en arrière semble offrir un doux réconfort au spectateur qui replonge avec bonheur dans cette innocence mielleuse toujours associée à l'enfance, si les deux jeunes filles paraissent à l’abri dans cette ruche (ce nid douillet) que leur ont construit leurs parents, Erice s'amuse surtout à nous tromper par l'illusion de sa mise en scène. Tout en peignant ce tableau chaleureux et onirique, il en dissèque la façade pour exposer l'hypocrisie des apparences et mettre en lumière les non-dits d'une société coupable d'attentisme. L'Esprit de la ruche nous rappelle que la nostalgie, ne pouvant être objective, biaise toujours notre regard et, par conséquence, notre compréhension et notre souvenir d'une époque ou d'un événement en en occultant les aspects négatifs. Si le film nous plonge dans un univers tendre, il nous interdit aussi de réécrire l'Histoire en en effaçant les épisodes les plus pénibles, d'oublier l'horreur de la guerre à la faveur du doux souvenir d'une promenade en forêt avec ses parents, et nous encourage au contraire à agir au présent plutôt que de ne devoir supporter, à l'image de Fernando et Teresa, le poids du regret pour les années à venir.

L'Esprit de la ruche nous montre le fantastique moins sous ses aspects horrifique et onirique que comme manière d'appréhender le monde, et si le regard Ana se concentre sur le sort des personnages c'est que son parcours initiatique est avant tout celui d'une prise de conscience vis-à-vis, non pas tant d'elle-même, mais de ses semblables. La manière dont le récit, au travers du prisme de la mort, interroge sans cesse la frontière entre réalité et fiction et illustre la perméabilité de ces deux mondes, confère au film d'Erice sa dimension poétique ; celle d'une réflexion sur la capacité de l'imaginaire et de l'abstraction à révéler une vérité enfouie sous les apparences. En mettant en scène ses premiers souvenirs de cinéma, Erice effectue un retour à la découverte du monde au travers des yeux d’un enfant, une découverte marquée par un violent sentiment d’injustice et d’incompréhension. La mort, devenue réelle mais toujours aussi insensée, provoquera en Ana le rejet de ses proches, du monde qui lui est familier, et l'obligera à s'ouvrir à un univers inconnu où, bien que certaines choses soient effrayantes, elle en perçoit enfin la véritable nature. L’affirmation de soi de la fillette qui, face à la nuit, murmure enfin « Soy Ana. Soy Ana. » (« Je suis Ana. Je suis Ana. »), recentre la réflexion sur la place de l'individu au sein de la société, rappelant non seulement sa liberté mais aussi sa responsabilité. La fillette s’est émancipée de la ruche et, dorénavant libérée de l’esprit qui la régissait, elle semble prête à porter un regard neuf sur l’univers qui l'entoure. Si la voix de chacun doit être entendue, le regard, à l'image de celui, curieux, d'Ana, se doit de se tourner vers son entourage, de se porter sur le monde et sur l'autre, tout comme les histoires que l'on se raconte doivent s'affranchir d'un nombrilisme égocentrique pour prendre une dimension universelle et nous apprendre à questionner le monde en lisant entre les lignes, en cherchant à voir ce qui se cache sous la surface de toute chose.


L'Esprit de la ruche, un film de Víctor Erice disponible en DVD chez Carlotta Films


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