L’Amérique selon John Ford

Publié le par the idiot

 

Splendeur et décadence d’un rêve

 

The Man Who Shot Liberty Valance 2

 

This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend.

 

Récits d’un voyage dans les méandres de la culture

vol. 6

 

My Darling Clementine 7Il y a quelques jours, j’ai eu envie de regarder un western, et j’ai finalement décidé de revoir La Poursuite infernale de John Ford. Bouleversé une fois de plus par la force de ce film j’ai été pris d’une violent boulimie fordienne et j’ai revu tous les films du réalisateur que j’ai en dvd et, au passage, j’ai creusé la raisons de mon amour pour son genre de prédilection. L’envie de partager cet amour pour le western, souvent ringardisé aujourd’hui, était donc plus forte que moi. Le western est pourtant un genre essentiel du cinéma, mettant en jeu les deux éléments principaux de cet art. D’une part l’espace par la conquête de l’Ouest, et par ailleurs le temps, en illustrant un processus historique qui s’étale sur la deuxième moitié du xxe siècle.

My Darling Clementine 2La phrase que vous trouverez en exergue de ce billet, extraite de L’Homme qui tua Liberty Valance, est une parfaite définition du genre. Prononcée par un journaliste, elle souligne que bien plus que ses histoires de cow-boys et d’indiens, de sheriffs lancés aux trousses d’impitoyables hors la loi, l’intérêt du genre réside dans le fait qu’il est un reflet de l’identité américaine, la mythologie sur laquelle repose cette construction identitaire ; le rêve américain qui ne peut être défini autrement que par la formule land of opportunity (la terre de toutes les possibilités). L’évolution même du western montre la prise de conscience progressive d’un échec, posant un triste constat sur les fondements même de la nation, et l’œuvre de Ford retrace à merveille ce basculement entre une glorification naïve faite de lyrisme flamboyant et le romantisme bien plus sombre qui lui succède à partir des années 1950.

She Wore A Yellow Ribbon 3Je ne prétends absolument pas être un spécialiste de John Ford, n’ayant vu qu’une douzaine de ses plus de cent films. Cependant le peu que j’en connais me paraît déjà dégager un certain nombre de caractéristiques fondamentaux de son style. Je ne vais pas me lancer dans une biographie détaillée du réalisateur mais, pour rappel, si la carrière de Ford commence à l’époque du muet lorsqu’il réalise déjà de nombreux westerns son talent éclate aux yeux du public et des critiques au cours des années 1930 avec des films aussi variés que Le Mouchard, Steamboat Round the Bend, Je n’ai pas tué Lincoln, La Chevauchée fantastique ou Vers sa destinée. Sa filmographie dense s’étale ensuite tout au long des années 1940, lorsqu’il réalise de nombreux films tout en étant reporter de guerre, et 1950 pour se terminer au milieu des années 1960, une période qui marque la fin du système des grands studios.

Avec l’un de ses premiers grands westerns, La Chevauchéefantastique, plusieurs éléments du style fordien sont déjà en place, à savoir le romantisme, les acteurs et l’humour. C’est aussi la première fois que Ford filme Monument Valley, un décor dont il se servira ensuite dans huit autres films et qu’il met en scène John Wayne en tant que personnage principal. Les carrières des deux hommes deviendront par la suite indissociables et l’évolution du personnage incarné par cet acteur emblématique du genre reflète le regard que porte Ford sur son pays.

Stagecoach 2  Stagecoach 3

Dans ce film, Ford crée déjà des images inoubliables. Tout au long de sa carrière il a été servi par des chefs opérateurs d’exception, et qu’il s’agisse d’un film en noir et blanc ou en couleur l’utilisation de la lumière est magnifique, mais dans la simple façon de concevoir ses plans, de choisir les angles de prise de vue et de placer les acteurs dans le cadre, le génie de Ford pour la composition est indéniable. Tout au long de sa carrière l’inspiration picturale se fera d’ailleurs sentir, non seulement au niveau de l’agencement d’un plan mais dans son grain même.

Fort Apache 3  She Wore A Yellow Ribbon 2

Si Ringo, le personnage incarné par John Wayne dans ce premier film, est quelque peu simple, c’est un bon gars qui a servi une sentence qu’il ne méritait pas vraiment et qui veut venger la mort de son petit frère, celui qu’il interprétera dans certains des films suivants devient de plus en plus ambigu. A commencer par ceux du Capitaine York dans Le Massacre de Fort Apache et du Capitaine Nathan Brittles de La Charge héroïque. Ces deux officiers de la cavalerie américaine montrent une première évolution dans la vision qu’a Ford de son pays. Méfiants des ordres qu’on leur donne à exécuter, tous deux défient leurs supérieurs. Cependant l’amour pour l’uniforme et le militarisme restent à l’ordre du jour. Le personnage de Ethan Edwards de La Prisonnière du désert est quant à lui nettement plus négatif. Déçu par la capitulation des états sudistes dans la Guerre de Sécession, ce dernier revient dans le nid familial peu avant une attaque des indiens. Sa famille découvre en lui un homme brisé et désabusé avant de se faire rapidement massacrer par des indiens. Ethan part alors à la recherche de ses nièces, seules rescapées de l’attaque, mais la quête pour les deux jeunes filles devient vite celle de sa propre rédemption, la seule façon d'être en paix avec lui-même.

The Searchers 1Le traitement des indiens évolue aussi énormément au cours de la carrière de Ford. Si dans ses films de jeunesse la menace est souvent silencieuse, manque d’un visage et d’un nom, dans des œuvres plus tardives comme Le Massacre de Fort Apache et surtout Les Cheyennes, il leur consacre plus de temps et de respect, développant certains personnages et les réhabilitant. Il n’y a pas de meilleure réponse à la traque impitoyable d’Ethan Edwards que celle donnée par Les Cheyennes qui retrace l’exode des quelques rescapés de la tribu, qui autrefois une nation, fuyant leur réserve aride pour retrouver leurs terres d'origine. Ford s’interroge dans ce film sur les motivations du gouvernement américain et sur la façon véritablement inhumaine dont l’armée américaine a procédé à l’extermination des Indiens d’Amérique.

Cheyenne Autumn 1Avant de me pencher plus particulièrement sur deux films de Ford, je dirai un mot sur son humour. Dans les films des années 1940 cet humour est très présent et participe au sentiment général de joie de vivre que dégage l’ensemble des personnages, mais peu à peu cet humour s’efface, devient plus rare et sec. Ford ne l’abandonne jamais mais on sent notamment que dans La Prisonnière du désert et L’Homme qui tua Liberty Valance, l’humour n’a pas sa place. La nostalgie des personnages pour une manière de vivre tombée dans l’oubli prend le pas et le rire ne fait plus partie de leur quotidien. Dans Les Cheyennes, Ford livre cependant une séquence d’un humour décoiffant, mettant en scène plusieurs personnages emblématiques de l’Ouest dont Wyatt Earp (sous les traits de Jimmy Stewart) et Doc Holliday. Au cours de cette scène de saloon d’anthologie, Ford tourne en dérision tous les codes du western et fait un beau pied de nez à la conquête de l’Ouest qu’il avait jusqu’à là si bien servi.

My Darling Clementine 6Le premier des deux films sur lesquels je veux me pencher est La Poursuite infernale ou My Darling Clementine en version originale. Le film retrace un événement historique en l’affrontement des frères Earp et du gang des Clanton. Ford se permet de nombreuses infidélités à l’exactitude historique des faits mais ce n’est que pour mieux servir la dramaturgie de l’œuvre. Comme son titre original le suggère, le film ne se centre pas tant autour de l’affrontement entre les deux familles, mais autour d’une femme du nom de Clementine. Elle forme avec le Doc et Wyatt Earp un triangle amoureux complété par un quatrième membre, Chihuaha, pendant westernien de Clementine elle-même. Earp, incarné par un Fonda encore jeune n’est pas non plus au centre du film et c’est surtout au personnage de Doc Holliday, interprété par un Victor Mature en état de grâce, que Ford consacre les plus belles scènes en dressant de lui le portrait sombre d'un homme torturé.

My Darling Clementine 3  My Darling Clementine 4

Tiraillé entre son amour pour Clementine, les souvenirs de son éducation bostonienne et son goût pour la civilisation d’un côté et son attrait pour la liberté de jouir et la férocité du grand Ouest, Holliday catalyse en lui-même la thématique majeure du genre. Comme le montre l’arrivée de Wyatt Earp dans la ville de Tombstone, livrée à la loi des hors la loi, il s’agit avant tout de civiliser l’Ouest, d’imposer l’ordre et la morale. On construit des églises, on chasse les tricheurs à renfort de revolver et on tire avant de parler. Le romantisme de Ford dans ce film est naïf. Plein d’admiration pour les figures légendaires qu’il met en scène, l’émotion et l’émerveillement sont purs. L’absence d’ironie en fait un film très honnête mais bien trop idéaliste. Restent des scènes magnifiques, dont un règlement de comptes final de toute beauté et, sans doute la plus belle scène du film, l’arrivée de Clementine à Tombstone que Ford met en scène avec une douceur inégalée.

The Man Who Shot Liberty Valance 1Le second film sur lequel je voulais revenir plus en détail est L’Homme qui tua Liberty Valance, une œuvre qui reprend exactement la même thématique, civiliser l’Ouest sauvage, mais avec une intelligence et une ironie délicieuses. Le thème est abordé ici de manière on ne peut plus explicite par l’arrivée de Ransom Stoddard, un jeune avocat venu de l’Est dans une ville sous l’emprise de Liberty Valance, un hors la loi à la solde des grands propriétaires terriens qui terrorise la population. Incarné par James Stewart, celui-ci va essayer d’imposer ses croyances dans un univers qui leur est hostile et va s’opposer à la manière de faire du héros local, Tom Doniphon, incarné par John Wayne dans ce qui restera un de ses rôles les plus sombres.

The Man Who Shot Liberty Valance 5L’histoire est racontée en flash-back par Stoddard, devenu sénateur et en lice pour devenir le prochain vice-président. Sans spoiler entièrement le film, Ford démontre clairement que son pays est fondé sur le mensonge et dresse une violente attaque contre les politiciens qui font le show. Là où le film diffère réellement de La Poursuite infernale est dans le jugement final de cette prétendue civilisation que l’on a apporté à l’Ouest. Les dernières phrases du film ne semblent laisser de place qu’aux regrets, tous les personnages ayant l’impression de s’être trompés dans leurs choix. Le film est porté par un romantisme exacerbé, incarné tout au long par la fleur de cactus, symbole de la beauté sauvage et d’un mode de vie à la dure et plein d’honneur, et Ford joue plus que jamais sur la corde émotionnelle, plongeant son spectateur dans une nostalgie profonde.

The Man Who Shot Liberty Valance 6Je ne cherche pas à croquer John Ford en antiaméricain, bien au contraire, il s’agit d’un véritable patriote, mais d’un patriote intelligent et sensible. Il ne faut pas oublier ses films à caractère social comme Les Raisins de la colère, Tobacco Road ou Qu’elle était verte ma vallée. Ford est un cinéaste dont les films offrent un reflet de la conscience de la société américaine et de ses évolutions entre les années 1930, celles de la grande dépression, et les années 1960, celles de la guerre du Vietnam et de l’assassinat de Kennedy. Bien que franchement attaché à certaines valeurs et sans doute plus que tout à l’idée du rêve américain, il se rend compte des erreurs commises et au travers de son approche du western l’on peut voir la façon dont sa vision de l’histoire a changé au cours de sa vie et la manière dont il a peu à peu déconstruit le mythe pour se rapprocher de sa vérité.

 

 

Films revus à cette occasion :

 

Stagecoach (La Chevauchée fantastique), 1939

My Darling Clementine (La Poursuite infernale), 1946

Fort Apache (Le Massacre de Fort Apache), 1948

She Wore a Yellow Ribbon (La Charge héroïque), 1949

The Searchers (La Prisonnièredu désert), 1956

The Man Who Shot Liberty Valance (L’Homme qui tua Liberty Valance), 1962

Cheyenne Autumn (Les Cheyennes), 1964

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Marc Shift 17/09/2010 07:37



Non c' est pas le meilleur des Carpenter, mais dedans on va dire que les indiens déchire grave, que l' héroïne marche un peu aux substances rigolotes (me souvient d' un passage un peu
psychédélique à base de cachetons) ça reste bien fun.


Mais ton idée de scénar est franchement bonne, t' as plus qu' à finaliser , non vraiment ton pitch déchire.



the idiot 17/09/2010 11:16



Bon, on verra quand j'aurais le temps hein, je planche déjà sur un scénar à base de viking vagabond (non, non, rien à voir avec Valhalla Rising!) et je sens qu'il va prendre du temps
celui là.



marc shift 16/09/2010 14:32



C' est pour la structure du film, c' est purerment un western.


Mais si tu veux voir un western SF de bonne qualité je te conseille Ghost of Mars de Carpenter (d' ailleurs pour lui tous ses films sont des western)



the idiot 16/09/2010 23:14



Oui Ghosts of Mars j'aime bien, même si c'est pas le meilleur des Carpenter. J'ai du le chroniquer quelque part d'ailleurs. Mais je pensais plus à un western limite post apo, avec des cowboys
steampunk et autres sioux andrïdes. Ca pourrait être chouette. Tous déchirés à la cocaïne bas de gamme et cherchant des pièces détachées pour leurs destriers mécanisés.



marc shift 15/09/2010 15:41


En fait pour moi Avatar n' est rien de plus qu' un western, tout y est. Les méchants cowboy, les gentils indiens, le cowboy qui change "de camp", l' affrontement entre 2 idées/univers, jusqu' au
duel final.... Pour la version longue je la laisse aux autres, déjà que le montage ciné est très long.....


the idiot 16/09/2010 12:52



Même la comparaison avec un western ne me donne pas trop envie de le voir. Pourtant, un western SF ça pourrait être plutôt sympa. Hmm, idée à mettre de côté pour une prochaine BD, tiens.



marc shift 13/09/2010 07:36



Je ne suis toujours pas un grand fan de John Ford, mais je connais surtout ses western "héroïque" (Alamo....) avec Wayne, acteur que je n' apprécie pas du tout.


A voir à l' occaz', et comme Bruce je préfère le pendant européen, peut être une question de culture.


Sinon si tu veux (encore) énervé Cachou, tu peux toujours lui dire qu' Avatar n' est rien de plus qu' un western



the idiot 13/09/2010 14:41



Un western avec des Stroumphs? D'ailleurs t'as vu, il y a le vrai Avatar qui sort enfin, non je ne parle pas de
la version longue.



Cachou 24/08/2010 19:54



(mais je m'en étais rendu compte, très cher, hein)(faut pas me prendre pour une idiote, comme j'ai dit, j'étais consentante ^_^)



the idiot 25/08/2010 16:52



Ben j'ai pas dit le contraire.