Grizzly Man

Publié le par the idiot

Grizzly Man
(2005)
Werner Herzog

 

Grizzly Man

 

Grizzly Man fut pour moi, il y a quelques années, une porte d’entrée dans l’œuvre colossale de Werner Herzog, auteur ces cinquante dernières années d’une soixantaine de films (courts et longs-métrage, documentaires et fictions) ainsi que de plusieurs livres allant de réflexions personnelles sur son métier à des récits de voyage poignants, notamment le bouleversant Sur le chemin des glaces. Si, par la suite, j’ai mis un certain temps à apprendre à apprécier l’esthétique particulière des œuvres majeures que le réalisateur signa au cours des années 1970, Grizzly Man m’a de suite frappé comme étant un film anti conventionnel et singulier, un grand film documentaire démontrant que c’est avant tout le regard de l’auteur sur une histoire, que celle-ci soit réelle (comme c’est le cas ici) ou fictive, qui rend celle-ci intéressante et non pas l’histoire en elle-même. C’est une œuvre folle et captivante, ténébreuse mais avec de nombreux moments de grâce.

Grizzly Man est le film d’un film ; l’œuvre qu’Herzog a extirpé de celui imaginé par Timothy Treadwell, un ecowarrior fantasque et quelque peu illuminé s’étant donné pour mission de protéger les ours bruns en Alaska auprès desquels il avait trouvé la rédemption après une jeunesse marquée par l’alcoolisme, la drogue et l’échec. Treadwell était devenu au cours de sa vie une figure publique relativement importante aux États-Unis, allant d’école en école pour alerter les enfants du pays des dangers qui menacent les ours ; un écosystème fragilisé, les braconniers et autres chasseurs autorisés…etc. Si sa lutte était respectée par les autres environnementalistes,  la méthode employée divisait davantage les esprits. Le problème, pour de nombreux commentateurs, et sans doute le facteur qui a conduit Treadwell à une mort prématurée, est que Timothy a voulu, à force de vivre avec les ours, quitter la société des hommes pour devenir l’un d’entre eux. Au vu des images qui composent le film d’Herzog, montrant souvent l’homme s’approcher à moins d’un mètre des grizzlis et caresser des renards tout à fait habitués à sa présence, Treadwell avait – du moins en partie – réussi à s’intégrer à cette vie sauvage.

Treadwell a vécu treize étés de suite parmi les grizzlis du parc naturel du Katmai en Alaska et, au cours des cinq dernières années de sa vie, il amena avec lui des caméscopes pour documenter ses séjours. Pour Werner Herzog, la découverte de ce matériau fut une véritable aubaine, car si Timothy Treadwell est bel et bien une personne réelle, il ressemble à un personnage tout droit sorti d’un film du réalisateur allemand, l’un de ces nombreux « conquérants de l’inutile » comme il aime lui-même à les appeler. Ces « conquérants de l’inutile » sont, à l’instar de Brian Sweeny Fitzgerald qui veut, dans Fitzcarraldo, ériger un opéra en plein milieu de la jungle amazonienne, des hommes possédés par un rêve fou, démesuré. Ce qui importe en premier lieu à Herzog n’est plus la nature de ce rêve, ni la manière de le poursuivre, mais le fait même d’avoir un rêve qui devient la force qui anime le personnage. Le désir impossible de Treadwell de se muer en ours, et de courir selon ses propres paroles des risques mortels pour voir son rêve devenir réalité, font indéniablement de lui un héros herzogien. La seule logique qui vaille dans son univers est la sienne, incompréhensible aux yeux des observateurs mêmes les plus proches.

Le destin tragique de Treadwell et le fait que, poussé par sa foi en sa propre vision, il semble croire qu’il est à deux doigts de conquérir cet impossible, rendent l’histoire en elle-même intéressante à suivre et renvoient directement à d’autres films du réalisateur dont son œuvre sans doute la plus célèbre, Aguirre, la colère de Dieu. Cependant, le véritable intérêt de Grizzly Man ne réside pas en la folie de son héros, ni dans les instants de comédie involontaire et parfois gênantes que peuvent offrir ses confessions, ses moments de solitude absolue face à la caméra, mais dans l’occasion qu’offre ce matériau à Herzog de réfléchir à la nature même de l’image et d’analyser la manière dont Treadwell cherche à se mettre en scène, se laissant peu à peu prendre à son propre jeu et perdant le contrôle du rôle qu’il s’est lui-même écrit. La solitude plonge l’homme dans la paranoïa et malgré sa prétendue volonté de renier la civilisation de ses semblables, il ne peut se passer ni de leur compagnie, ni du besoin de communiquer, de parler à qui veut l’entendre, à laisser une trace de qui il fut au travers de son journal et des images qu’il tourne en permanence.

Grizzly Man montre que le film de Treadwell n’avait rien ni du documentaire animalier ni du cinéma-vérité. Malgré sa volonté, sans doute sincère du reste, de montrer à son public la vie des ours bruns, la figure centrale des images qu’il a tournées n’est autre que lui-même. Du fait même de la technique méthodique du réalisateur qui tourna souvent de multiples prises pour créer un film à l’image de celui qu’il imaginait et pour contrôler avec une grande précision l’image qu’il souhaitait donner à sa lutte et à sa propre personnalité, il est donné à voir une démence envahissante comme dans un journal de bord. Treadwell se met  sans fin en scène, change de costume, construit des théories de complot faisant des gérants de la réserve naturelle la menace principale et de n’importe quelle trace humaine une menace à son égard, et pète souvent les plombs, s’émouvant de la mort d’une abeille, d’un renardeau dévoré par les loups ou d’un ourson ayant fait les frais de la pénurie de poisson. Comme le souligne à juste titre Herzog dans ses commentaires, un dialogue qu’il entretient avec les images de son film, Timothy Treadwell en est venu à oublier la rudesse et la dureté du monde naturel à force de l’avoir trop embelli, trop idéalisé, par naïveté. Il a perdu toute objectivité et tous sens du réel, se perdant à jamais dans ses contes de fées.

Treadwell a fortement marqué les esprits de ceux qui l’ont connu et, à l’image du légiste qui – face aux cadavres démembrés qu’il a dû autopsier – se demande en premier lieu ; « qui était cette personne ? », Herzog cherche à faire la connaissance de son sujet énigmatique, à comprendre ce qui l’a poussé à fuir la société des hommes tout en entraînant avec lui vers la mort une jeune femme qui avait peur des ours et qui reste, toujours dans les images de Treadwell, une simple silhouette. Sans jamais le juger, Herzog met en lumière les nombreuses facettes de la personnalité de son héros. Tantôt illuminé, tantôt égocentrique, Treadwell peut aussi être vu comme une personne normale, sans histoires (par ses parents), un mythomane ou un homme inconscient, un taré. La force de Grizzly Man est de toujours lui laisser le bénéfice du doute, de laisser en liberté cet individu insaisissable, de montrer ses erreurs et ses moments de faiblesse tout comme les instants de pure magie dont il fut à l’origine simplement par une folle capacité à croire en ses propres rêves.

Publié dans Cinéma

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coltrane 01/05/2011 18:36



Pour un film hollywoodien Rescue Dawn tire assez bien son épingle du jeu. En fait Herzog avait déjà fait un documentaire à partir du livre de Dieter Dengler et donc c'est un sujet qui lui tenait
à coeur...


Par contre je n'ai pas accroché au remake de Bad Lieutenant (transposé à la Nouvelle Orleans) avec Nicolas cage...mais il faudrait que je le revois...



the idiot 04/05/2011 11:32



Oui c'est Little Dieter Needs to Fly? J'ai très envie de le voir celui-là, j'ai vu des extraits et ça a l'air plutôt chouette et herzogien. J'ai beaucoup aimé le remake de Bad
Lieutenant, mais ça tient peut être au fait que je suis assez fan de Nicolas Cage. On y passait du très drôle au glauquissime en l'espace d'un plan.



coltrane 24/04/2011 11:37



Moi j'ai plutôt vu d'abord les "classiques" d'Herzog (il y a aussi l'Enigme de Kaspar hauser) mais je suis loin d'avoir tout vu...Grizzly man a été un véritable choc avec au centre du film ce
fameux enregistrement sonore des derniers instants de Treadwell qu'Herzog se refuse à utiliser et dont il préconise même la destruction...Si j'en viens à bout, on trouvera bientôt sur soulchronic
un compte rendu de Rescue Dawn, le livre dont Herzog a tirer son film éponyme....



the idiot 24/04/2011 12:50



Je n'ai pas vu Rescue Dawn, mais j'ai entendu d'assez mauvaises critiques. Ce n'est pas plus ou moins un remake d'un de ses films documentaires fait dans les années 70/80? Perso,
j'espère simplement que les distributeurs français auront le courage de sortir son nouveau film, Cave of Forgotten Dreams, en salles plutôt qu'en direct to dvd. Herzog qui filme les
grottes de Chauvet en 3D, ça ne se loupe pas.