En bref : Ulysse, souviens-toi de Guy Maddin

Publié le par Marc

Ulysse, souviens-toi
Keyhole
Réalisé par Guy Maddin
(2011)

Comme il l’a si souvent fait depuis son premier court-métrage, The Dead Father, Guy Maddin revisite dans Ulysse, souviens-toi son histoire familiale au travers des spectres de la littérature (L’Odyssée) et du cinéma (le film de gangsters et l’horreur-fantastique). Alors qu’il s’agit de sa première adaptation assumée d’un texte et de l’un de ses films les plus proches du cinéma narratif, Maddin nous invite pourtant à une quête qui ressemble peut-être moins à celle du roi d’Ithaque que le titre du film et la relecture personnelle de l’œuvre d’Homère qu’y offre le réalisateur peuvent nous le laisser entendre. L’Odyssée sert surtout ici à fournir à Maddin la trame d’un récit qui lui permettra de décliner ses thèmes de prédilection ; le retour d’Ulysses Peck, père et gangster, auprès de sa famille après une longue absence devenant alors pour cet homme l’occasion de parcourir sa maison comme on parcourt sa mémoire, revisitant des lieux familiers habités par tous les fantômes d’un passé qui semble fait autant d’échecs que de regrets. Derrière ce récit, l’idée que tout pourrait n’être qu’un rêve mais, si dire que le cinéma relève de l’onirisme est déjà d’une extrême trivialité, dire que celui de Maddin en est fortement empreint serait le résumer à une platitude navrante. Cherchons donc d’autres mots pour dire l’indescriptible puissance de fascination que produisent sur le spectateur (qu’en tout cas je suis) ses films. Cette force enchanteresse vient sans doute en partie du fait qu’ils ne se plient à aucune convention, qu’ils ne ressemblent à ceux d’aucun autre réalisateur contemporain et, pour peu de choses, le dernier opus de Maddin ne ressemblerait presque même plus au cinéma auquel il nous avait habitués ces deux dernières décennies. Il est vrai que l’on trouve selon l’esthétique adoptée certains repères comme le cinéma expressionniste, le cinéma soviétique ou, dans le cas d’Ulysse, souviens-toi, le film de gangsters (surtout du genre claustrophobe tel La Forêt pétrifiée ou Marché de brutes) et le cinéma d’horreur-fantastique (des plans de Vampyr et de L’Heure du loup semblent en posséder d’autres) mais l’ensemble laisse toujours une vive impression d’altérité. Etrange donc, mais pourtant familier car chaque film qu’il met en scène semble faire écho à des images préexistantes tout en poursuivant l’exploration depuis longtemps entrepris d’un labyrinthe en constante évolution. C’est sans doute dans cette exploration elle-même qu’il faut voir le centre de l’œuvre de Maddin. Au bout des nombreux couloirs que parcourent ses films (chez lui il n’y a ni fausse piste ni cul-de-sac) celui qui s’en donnera la peine perçoit des images originelles ; celles qui, tout en nous hantant, nous forment et nous nourrissent. Ce sont autant des images d’un cinéma primitif que des images poétiques*, des images hallucinées que des images vécues et, c’est ici que se produit le miracle de son art, autant les siennes que les nôtres. Un film à voir d’urgence avant qu’il ne disparaisse des écrans et un réalisateur à découvrir pour les spectateurs ouverts d'esprit et les autres curieux du septième art.

*Il n’y avait que ce génial cinéaste de la mémoire (c’est déjà presque dire du rêve et de l’imaginaire tant les trois sont étroitement liés) pour trouver une métaphore visuelle aussi belle et adéquate du souvenir, fugitive manifestation des spectres du passé, que la présence intangible de ses propres fantômes.


Films cités :
The Dead Father, réalisé par Guy Maddin (1986)
La Forêt pétrifiée, réalisé par Archie Mayo (1936)
Marché de brutes, réalisé par Anthony Mann (1948)
Vampyr, réalisé par Carl Theodor Dreyer (1932)
L’Heure du loup, réalisé par Ingmar Bergman (1968)

Pour de plus amples informations sur l’œuvre de Guy Maddin disponible en DVD, consultez le site d’ED Distribution

Spiritismes : Une proposition de Guy Maddin au Centre Pompidou du 22 février au 12 mars 2012

Publié dans Nouvelles du front

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