En bref : Le Cheval de Turin de Bela Tarr

Publié le par Marc

le cheval de turinLe Cheval de Turin
A Turinoi Lo
Réalisé par Bela Tarr
(2011)

Après un prologue sur fond noir qui nous raconte l’épisode de la vie de Nietzsche dont le film tire son titre, le ton et le rythme du Cheval de Turin sont posés par un plan long de cinq minutes qui suit l’avancée pénible d’un cheval de trait fouetté par un vent féroce et tirant derrière lui un chariot sur une route désolée. Ce cheval, non pas celui au cou duquel Nietzsche s’accrocha à Turin avant de sombrer dans un état léthargique jusqu’à sa mort mais celui du cocher Ohlsdorfer, lorsqu’il refuse de continuer à tirer le char, s’émancipe de la condition qui oblige Sisyphe à pousser le même rocher en haut de la même montagne jour après jour. C’est alors le monde du cocher et de sa fille qui semble s’effondrer, Tarr nous peignant d’un noir et blanc où existent toutes sortes de nuances ce qu’il appelle une « Genèse à l’envers ». Alors que la tempête gronde, le puits s’assèche du jour au lendemain provoquant une veine tentative de fuite du cocher et de sa fille. Revenus à leur maison, semblant incapables de fuir ce décor aride où se côtoient une simple route boueuse et un arbre mort, ce sont ensuite les lumières du monde qui s’éteignent autour d’eux et le grondement de la tempête qui fait place au silence implacable. Peu de choses se passent au cours d’un récit qui se déroule sur cinq journées successives. Nous assistons à la répétition des gestes rituels d’un quotidien morne ; le repas vite expédié de pommes de terre cuites à l’eau, la fille qui aide son père handicapé à s’habiller chaque matin, les deux qui attèlent ensemble le cheval dans l’espoir qu’il ait de nouveau l’envie de se mettre au travail, la caméra revisitant à chaque fois la scène sous un nouvel angle comme pour montrer la misère de notre existence sous toutes ces coutures. Comme Lucky et Pozzo chez Beckett, un voisin venu chercher de la palenka et une bande de gitans semblent venir simplement pour rompre la monotonie de cette relation mutique. Tout cela ne semble pas joyeux, mais la mise en scène de Tarr nous raconte quelque chose à propos de ce profond désespoir. Ses plans, éternellement longs, dilatent le temps et créent toujours de nouveaux rythmes pour mieux nous situer dans un espace-temps de la fin du monde. Les images, taillées dans l’obscurité par une lumière douce sont saisissantes et opèrent une magie hypnotique grâce aux travellings incessants semblables à une danse langoureuse. Si, comme l’a annoncé le grand cinéaste hongrois, Le Cheval de Turin est bien l’ultime pièce d’une œuvre entamée il y a plus de trente ans, la conclusion ne pouvait s’avérer plus pessimiste et sa dernière idée de mise en scène qui nous plonge définitivement dans une circularité ténébreuse déjà évoquée par Satantango pouvait difficilement nous bouleverser davantage. Un dernier mot pour vous encourager à découvrir l’œuvre de Bela Tarr à la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou au cours du mois de décembre.


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Publié dans Nouvelles du front

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