Alphaville

Publié le par the idiot

Alphaville

(1965)

Jean-Luc Godard

Eddie Constantin, Anna Karina, Akim Tamiroff

Alphaville 1

Alphaville c’est un film de science-fiction tourné dans le Paris des années 1960 selon les codes du polar noir. Alors que Lemmy Caution, sorte de mélange entre James Bond et Philip Marlowe version Bogart campé par un Eddie Constantine au faciès buriné, débarque dans la grande ville pseudo-utopique depuis les pays extérieurs, il découvre un paysage urbain déshumanisé, une cité sans âmes.

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Si Constantine nous rappelle le Marlowe du Grand sommeil de Hawks, roman qu’il lit d’ailleurs au début du film comme pour mieux nous faire apparaître la référence et l’appartenance du film au genre, Alphaville fait partie de ces films noirs qui baignent dans le trip existentialiste à l’image d’un Blast of Silence par exemple. Si le caractère SF du film de Godard est indéniable, il sert avant tout au réalisateur de prétexte pour explorer l’absence de sentiments.

La puissance d’Alphaville fut fondée par un homme exilé des pays extérieurs, un homme qui a créé une machine 100 fois plus puissante que celles d’IBM. Cette intelligence artificielle régie désormais la vie des habitants de la ville qui lui vouent une confiance aveugle. Pour parvenir au contrôle absolu de l’humanité, la machine – qui fonde sa pensée sur une implacable logique – passe par le contrôle de la parole.

C’est ainsi que le dictionnaire est devenu la Bible d’Alphaville, une Bible qui change tous les jours et où sont recensés l’ensemble des mots en usage. Quand un mot disparaît de cette Bible, il disparaît aussi du vocabulaire des habitants de la ville et son usage devient prohibé. Il y a de nombreux mots interdits ; conscience, amour, pourquoi… Le problème, c’est que Lemmy Caution a des mots plein la tête ; il lit de la poésie, du Eluard.

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Notre héros s’est aventuré dans Alphaville pour retrouver la trace de deux hommes. Tout d’abord son ami Henry Dickson campé par l’admirable Akim Tamiroff. L’acteur fétiche de Welles illumine l’écran de son inquiétante présence donnant au film son ambiance glauque et oppressant. Dickson ne sortira pas d’Alphaville et si Caution s’y attarde, il n’ira pas bien loin lui non plus. L’autre homme est le professeur Von Braun, le même qui a donné sa formidable puissance à la ville. Caution a été chargé de le ramener aux pays extérieurs mais celui-ci semble réticent à partir. L’agent secret doit alors improviser.

Sur son chemin, Caution trouve évidemment une dame. Si celle-ci est aux antipodes de la James Bond Girl, elle sert toutefois la même fonction en guidant notre héros paumé au travers de la ville labyrinthique. Dans ses décors modernistes imposants, la silhouette fine d’Anna Karina et ses habits désuets lui donnent l’air fragile. Elle est comme un ange au milieu des séductrices de catégorie 3 qui arpentent les couloirs de l’hôtel. Caution va essayer de lui apprendre l’amour, la poésie et la joie de vivre pour arracher son âme à l’emprise d’Alphaville, mais pour un détective privé dont la vie se résumé à la mort et au whisky, ce n’est pas chose facile.

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Filmé dans un noir et blanc somptueux, Godard utilise cette classique trame labyrinthique de polar noir pour soumettre son héros à une quête métaphysique. Les certitudes de Caution au début du film sont d’ordre matériels – l’or, les femmes – mais à la fin de ce récit sans queue ni tête le héros ressort à la fois grandi et plus tourmenté. Ce qui attend Caution est pire que la mort, c’est de devenir un mythe, ce sont les paroles du film. Et c’est bien ce qu’il devient avec tout le symbolisme chargé qui accompagne ce statut.

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Reste à vous parler des scènes cultes comme la lecture par Karina d’un poème d’Eluard sur un montage subtil d’images magnifiques ou les déambulations de Caution dans le centre nerveux du système Alphaville à la recherche de la jeune femme devenue son unique échappatoire.  Mais mieux vaut vous les laisser découvrir vous-mêmes car les images sont ici plus fortes que les mots qui permettent de les décrire.

Publié dans Cinéma

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Cachou 19/12/2010 01:27



Pour "Le procès", je te préviendrai une semaine avant de commencer le bouquin, comme ça on aura le temps d'aviser pour voir si on sort un billet en même temps.


Pour "Breakfast", je vais pouvoir patienter parce que lundi je suis à Bruxelles, et je vais en profiter pour faire un crochet à la librairie anglaise pour me réapprovisionner en livres du
monsieur. Autrement, je n'ai plus que "Le pianiste déchaîné" (et ma bibli a commandé "Galapagos", mais c'est tout en livre encore trouvables en français...)(ils n'ont pas voulu prendre l'autobio,
mais de toute façon, j'avais entendu des mauvais échos à son propos).



the idiot 19/12/2010 11:40



Galapagos c'est du très bon Vonnegut, je pense que ça va te plaire. Ok pour Le Procès, je te dis quand j'aurais récupéré le film.



Cachou 16/12/2010 21:16



Ouaich. En fait, l'air de rien, ça confirme notre différente approche du ciné tiens! On attend des trucs différents d'un film (et d'un livre aussi je pense, non?), donc on les ressent
différemment aussi.
Celui-ci, au départ (et au milieu tout comme à l'arrivée) ne m'intéressait que pour l'aspect dystopique. C'est pour connaître cette dystopie (sous-genre dont je raffole) que j'ai lontemps cherché
à la voir. D'où ma déception en le voyant, car justement la dystopie passe au second plan (voire pire).


Godard, c'est la seule fois où j'ai essayé. J'en ai d'autres, mais je ne sais pas, l'envie n'est pas là.


 


Au fait, HS (mais pas tant que ça)(tu vas voir): je viens de lire un livre à l'ambiance kafkaienne ratée et du coup j'ai eu envie de lire Kafka dont je ne connais réellement, à ma grande honte,
que "La métamorphose". Du coup j'ai acheté quelques autres trucs de lui. Tu n'aurais pas envie d'une lecture commune visionnage commun du Procès livre et film? Parce que je songe en tout cas le
faire de mon côté dans quelques semaines...


HS2: je vais à Bruxelles lundi, et j'ai l'intention de m'acheter tous les Vonnegut que je trouverai (bon, faut pas rêver, il n'y en aura certainement que 2 ou 3 que je n'aurais pas encore - un
déjà dans une de mes deux librairies anglaises vu que je l'ai repéré la dernière fois que j'y suis allée).



the idiot 17/12/2010 08:24



Ouais ben c'est ce que je t'ai déjà dit, l'histoire et son développement ça m'intéresse pas trop en fin de compte. En fait pour moi l'idéal c'est un approche viscérale qui passe par l'écriture ou
la mise en scène, comme du Beckett par exemple.


 


Pour ce qui est des lectures j'ai vraiment pas trop le temps en ce moment, entre ce que j'ai envie de lire, ce que je dois lire pour le boulot, je préfère ne pas m'engager sur une lecture
commune. Par contre, pour ce qui est du Procès j'avais aussi envie de le revoir, donc oui ce sera avec plaisir (mais faut d'abord que je récupère mon DVD, je te tiens au courant). Je
n'ai pas lu beaucoup de livres de Kafka, mais Le Procès et Amerika m'ont tous les deux laissé une forte impression, et La Métamorphose se relit toujours avec plaisir.


 


Pour ce qui est de Vonnegut, je le laisse au repos un petit peu pour le moment mais je suis toujours partant pour la lecture commune de Breakfast of Champions si ça ne te dérange pas de
remettre ça à 2011. J'ai un peu saturé de la littérature américaine et j'avais besoin d'autre chose là, histoire de faire une pause. En plus il va falloir que je lise des bouquins sur le
développement web parce que je vais reprendre en main la gestion du site web de la librairie à partir de janvier. Beaucoup de boulot en vue, quoi...



Cachou 16/12/2010 10:01



Je l'ai attendu très longtemps celui-là, parce que son idée me séduisait, beaucoup. Quand je l'ai trouvé à la bibli l'année dernière, j'ai presque sauté au plafond. Puis je l'ai regardé, et je
n'ai plus été séduite. C'était peut-être parce que c'était le premier Godard que je regardais jusqu'au bout (les extraits vus en classe ne m'avaient pas vraiment parlé), peut-être à cause de
l'ambiance noir dont tu parles. Mais je me suis bêtement ennuyée. J'étais concentrée pourtant en le regardant, donc on ne peut pas accuser internet. Mais cette vision-là d'une certaine SF ne me
plaît pas. Elle me semble sans saveur et sans odeur, à vouloir trop théoriser ce qui devrait être plus... instinctif, terrifiant (vu que c'est quand même une dystopie), angoissant. Au sortir de
ce film, j'ai trouvé que Godard avait complètement raté son sujet, mal desservi par la mise en scène qui voulait faire trop "kafkaiennne épurée", comme essayer de susciter l'angoisse d'un
"Procès" de Welles mais en en revisitant l'ambiance en version "feng shui" (pardon, en plus light visuellement donc) et moins oppressant au final.  Mais j'ai été encore plus déçue par le
"scénario", qui aurait pu creuser plus le sujet (parce que bon, il n'exploite quasi pas l'univers présenté, ce scénario, il est très mince au final...). Maintenant, je serais incapable de
t'expliquer ça plus en détails, parce que je ne m'en souviens plus trop je dois dire.


Comme quoi on peut attendre des trucs complètement différents de ce film. Moi, il restera une de mes plus grosses déceptions cinématographiques (j'ai quand même attendu et cherché 8 ans avant de
le voir).



the idiot 16/12/2010 21:02



Mais Godard ne cherche ni à faire un film de SF ni un polar, il extrait ce qui l'intéresse dans ces deux genres pour faire le film qu'il a envie de faire. Faut dire aussi que le film fait partie
d'une série (les Lemmy Caution) qui n'ont pas grand chose à voir avec le cinéma de Godard. Mais comme c'était une star à l'époque, les producteurs l'ont déniché en pensant faire un gros coup
marketing. Au final c'est Godard qui se fout bien de leurs gueules en faisant un film radicalement différent de leurs attentes en bon électron libre qu'il est. C'est le seul réal de la nouvelle
vague qui m'intéresse vraiment, le seul à vraiment poursuivre dans son oeuvre les idées manifestées lorsqu'ils étaient tous critiques de cinéma. Ta comparaison avec Le Procès de Welles
est juste mais au final les films sont quand même diamétralement différents à mon sens. Le sujet est abordé de façon différente par les deux réalisateurs (je préfère quand même Le
Procès qui reste mon Welles préféré). Mais encore une fois là où on n'est pas d'accord c'est dans l'importance que tu accordes à l'histoire là où je m'intéresse davantage à la narration. Godard
creuse son sujet au travers de la mise en scène, il se sert uniquement de l'histoire pour poser une ambiance et des personnages.