Aguirre, la colère de Dieu, un film de Werner Herzog

Publié le par Marc

Aguirre, la colère de Dieu
Aguirre, der Zorn Gottes
Réalisé par Werner Herzog
(1972)

Tourné au début des années 1970, alors que Werner Herzog n'a réalisé qu'une poignée de films dont la majorité sont passés grandement inaperçus, Aguirre, la colère de Dieu l'unit pour la première fois de sa carrière à l'acteur Klaus Kinski, bête sauvage et imprévisible, acteur réputé difficile mais avec lequel le réalisateur construira, au cours des deux prochaines décennies d'une collaboration orageuse, sa gloire ainsi que quelques unes des pièces maîtresses de son œuvre ; des films tels que Fitzcarraldo, Woyzeck, ou encore Cobra Verde. Aguirre n'est pas tant le film d'aventure sous les traits duquel il nous apparaît qu'un voyage spirituel, une expérience à vivre pour tout spectateur un tant soit peu ouvert à la poésie des vastes paysages naturels et à leur romantisme exacerbé. Embarqués sur un radeau qui descend l'Amazone, dont chaque courbe et affluent recèlent de nouveaux dangers, nous voilà pris dans un voyage dont la véritable destination n'est pas ce mythique Eldorado qu'espèrent découvrir les téméraires soldats espagnols dont nous suivons la sinueuse descente en Enfer mais le miroir de notre propre âme.

Werner Herzog aime dire qu'il filme la vérité extatique et non une vérité de comptable, qu'il cherche une vérité profonde, poétique et bouleversante qui sommeille sous la surface de chaque chose en ce mode, une vérité capable de transcender la réalité brute dont elle est issue. Regarder Aguirre, la colère de Dieu, c'est assister à la révélation de cette vérité profonde au travers d'images imbibées d'une poésie contemplative et de la magie du hasard. C'est aussi découvrir la quintessence de l'art cinématographique ; la pensée de l'auteur et les émotions des personnages trouvant respectivement en l'image narratrice et les décors qui servent de cadre au récit leur plus parfaite incarnation. Écrire sur Aguirre, c'est affronter la difficulté d'en exprimer clairement la dimension poétique et faire face à la folie terrifiante de son personnage principal qui, si troublant que soit sa personnalité, nous fascine pourtant en semblant incarner nos fantasmes de grandeur et de domination les plus pervers. Rendre compte de la manière dont ce voyage au cœur de l'Amazonie qui, sublimée par le regard de Werner Herzog, devient un lieu de recueil spirituel dont les paysages nous renvoient, et renvoient aux personnages du film, l'image de nos propres tourments, de nos émotions, est peut-être même un exercice futile tant les images de l'œuvre parlent d'elles-mêmes et semblent trop riches et complexes pour toute tentative d'exégèse. Mais si certains lecteurs peuvent trouver ici de quoi nourrir leur propre réflexion, ou l'envie de découvrir ce film mythique, l'exercice, bien que me paraissant vain, en vaudra sans doute la peine. S'il me semble impossible de faire le tour des questions posées par ce film ou d'en résumer la force poétique, je pense néanmoins que ma réaction, en tant que spectateur, peut en donner certaines pistes de lecture intéressantes.

Le film suit une expédition espagnole qui, inspirée par les faits d'armes accomplis par Cortés au Mexique, s'enfonce en Amazonie pour découvrir l'Eldorado afin de couvrir d'or et de gloire les régents de leur pays et cueillir à leur tour les fruits de ce succès. Chaque homme participant à cette expédition nourrit l'espoir de devenir dans ces territoires vierges seigneur à son tour, maître de sa vie et de celles de ses semblables, et aucun d'entre eux n'est plus ambitieux que le ténébreux guerrier blond, Aguirre, un homme destiné à trahir ses maîtres et à devenir une incarnation grotesque du pouvoir fasciste. Face à cette forêt qui semble infranchissable, l'expédition se trouve rapidement dans l'impasse et, alors qu'une partie des troupes fait halte pour mieux rebrousser chemin, quelques soldats d'élite, menées par Don Pedro de Ursua, partent en reconnaissance pour trouver des vivres et un passage au travers de la végétation. Avançant le long du fleuve, les hommes prennent peu à peu conscience du péril qui les guette et nombre des soldats se découragent devant l'apparente impossibilité de se sortir vivants d'une nature abondante qui recèle des tribus d'aborigènes hostiles et cannibales, sans oublier les nombreux dangers inhérents que dissimule le paysage. Aguirre, le second d'Ursua, ne l'entend cependant pas de cette oreille et se rebelle contre l'autorité de ce dernier, organisant une grande mutinerie et installant à sa place au pouvoir un pantin dont il tire les ficelles et dans l'ombre duquel il fait régner sa propre terreur. Soit trop fidèles à leur meneur illuminé pour se rendre compte de la folie qui gangrène son esprit, soit trop terrorisés pour lui désobéir, la poignée de soldats ayant survécu aux purges perpétrées sous ce nouveau régime se laisse entraîner dans le sillage d'Aguirre, leurrée par l'espoir de richesses inouïes ou préférant croire en un rêve fou plutôt que de succomber à une inertie fatale. S'enfonçant toujours plus profondément dans la jungle en suivant le fleuve qui s'écoule inlassablement au milieu des arbres, confrontés à la famine et à la désillusion, les hommes sombrent pourtant lentement dans la torpeur de l'ennui, se laissent aller et dérivant sans plus aucune direction, suivant toujours le courant du fleuve tout-puissant qui semble les acheminer lentement vers un sombre destin collectif. Seul Aguirre ne perd pas des yeux l'horizon, ne détournant jamais les yeux de son but. Il semble décidé à combattre la jungle elle-même si nécessaire, à égorger le fleuve pour arriver à ses fins et, longtemps, son charisme donnera à ses lieutenants le courage de continuer leur quête insensée et assurera la cohésion de l'expédition.

De nombreuses images marqueront le spectateur dans Aguirre, de celles d'un Kinski dérivant sur l'Amazone, seul rescapé sur son radeau, entouré de cadavres et de petits singes qui semblent le narguer, à celles de la forêt dense que scrute la bande de conquistadors égarés en quête d'une lueur d'espoir ou des signes d'un danger imminent. Un plan parmi tant d'autres se démarque cependant pour moi du tableau général ; celui d'un papillon que contemple un ancien esclave d'Ursua, ce papillon qui s'envole de son doigt pour venir, un instant plus tard, se reposer sur son épaule. Cette image est étonnante de spontanéité et serait impossible à mettre en scène ; fruit ou magie du hasard elle est emblématique du cinéma d'Herzog qui, plus qu'aucun de ses pairs, sait tirer un maximum de profit des lieux dans lesquels il tourne ses films, employant la population locale comme acteurs et filmant la nature avec un respect et une admiration profondes pour donner à ses films hallucinés une indéniable authenticité. Si le scénario est écrit à l'avance, la mise en scène se pense peu à peu, la nature de l'œuvre ne devient palpable qu'au fur et à mesure de sa propre création. Ouvert à l'improvisation et au hasard, le cinéma d'Herzog semble ainsi mêler une part de documentaire à la fiction, créant une brèche dans l'univers qu'il met en place par laquelle peut entrer une réalité filtrée dont la part restante est justement celle que le réalisateur cherche à transcender au travers de son art. Ce papillon est aussi le symbole d'une nature hostile, imprévisible et indomptable, une nature capable de broyer les hommes comme le fleuve l'est de les engloutir dans ses tourbillons et ses cascades, de les faire périr dans ses nombreux affluents sinueux rendus labyrinthiques par la végétation féconde qui en envahit les rives, une nature majestueuse aussi, capable de nourrir ses habitants et de leur inspirer aussi bien des rêves que des croyances.

Ce papillon est aussi évasif que le sujet du film, cette insaisissable « colère de Dieu » qui se cache tour à tour derrière la trahison démentielle d'Aguirre et la nature furieuse qui accable et affame les hommes qui tentent de la conquérir. C'est un choc de titans qui emportera tout et tous sur son passage, qui ne reculera devant rien pour arriver à sa conclusion : la destruction inévitable de l'une des deux parties. Derrière la simplicité de l'image empruntée à Conrad et son court roman Au cœur des ténèbres, celle de l'homme qui s'enfonce dans la forêt vierge, ce territoire inconnu, suivant la trajectoire de la rivière, une image qui évoque l'idée de l'homme entreprenant un voyage métaphysique, suivant un guide mystique au plus profond des ténèbres de sa propre nature, se joue quelque chose de plus complexe et de plus fort. Herzog juxtapose cette métaphore à une autre pour la rendre plus précise et en enrichir le sens. Cette autre image est celle de la lutte entre la forêt et le fleuve, l'image d'une nature qui se livre à une lutte autodestructrice avec elle-même. La richesse de la faune et de la flore provient de l'élément même qui risque de tout réduire au néant. L'Amazone monte et envahit les terres pour emporter les embarcations du régiment, mais elle noie aussi la forêt dans ses eaux et creuse chaque jour davantage son large sillon au travers des arbres gigantesques, emportant toujours un peu plus de la forêt dans ses courants. Les conquistadors qui, sur leur radeau, se livrent à une lutte pour le pouvoir, pour assouvir la soif de domination qui les anime, sont à l'image de la nature autodestructrice qui les entoure et qui les fait dériver vers leur destination ou leur sort : « la colère de Dieu ».

Ce n'est qu'à la compréhension de cette analogie que l'on peut appréhender le propos derrière le film d'Herzog ; l'idée que la nature anarchique de toute société humaine où régnera toujours la loi du plus fort est perverse, que la contestation du pouvoir émane précisément de la volonté d'imposer son autorité aux autres. Cette « colère de Dieu » prendra deux formes au cours du film et, dans les deux cas, fera s'abattre un destin ironique sur des hommes trop avides de pouvoir. Elle s'incarnera une première fois sous les traits d'Aguirre lui-même, qui mène lentement ses soldats à leur perte. Animés par une troublante absence de doute à la manière du moine Gaspar de Carvajal qui, chargé d'accompagner l'expédition pour bénir toute nouvelle terre conquise au nom de l'Eglise et de convertir les esprits primitifs croisés en route, confie la difficulté de sa mission à son journal de bord, ces hommes ne remettront jamais en question la validité de leurs actions, tuant et pillant à la moindre occasion. Le navire perché dans un arbre à plusieurs dizaines de mètres du sol qu'apercevront les derniers survivants avant l'assaut final de la nature est à l'image de la société qui se désintègre sous leurs yeux ; sorti de leur environnement naturel ils ne sont plus que des épaves. Devenus inutilisables, leur statut d'outils (d'Aguirre ou d'autres seigneurs plus puissants) leur devient enfin apparente. Le sort du despotique Aguirre sera encore plus ironique. Un royaume lui sera bien attribué mais ce ne sera pas cet Eldorado qu'il attendait, ni l'Eden qu'il aurait souhaité repeupler d'une race pure avec sa propre fille. Celle-ci et ses soldats étant tous morts, il sera contraint à régner en tyran sur la multitude de singes qui envahissent son radeau dérivant sans fin sur le fleuve, le menant inexorablement vers l'océan et l'éloignant de son rêve. S'emparant de ces créatures fébriles qu'il domine de sa taille humaine, les chassant et les haranguant tour à tour, la nature grotesque de son pouvoir, sa futilité absolue, devient enfin palpable et fait du soldat autrefois terrifiant le simple bouffon d'une comédie cruellement jouée par le destin.

Comme tant d'autres films allemands tournés depuis la Seconde Guerre mondiale, Aguirre, la colère de Dieu ne peut entièrement échapper au spectre du nazisme. Avec son personnage central tyrannique et la colère qui s'abat sur cette bande de conquistadors se pensant supérieure aux peuples primitifs rencontrés et massacrés en chemin, le parallèle semble relativement facile à dresser. Mais le film d'Herzog ne se contente pas de faire apparaître cette analogie ni de punir à juste titre les coupables de l'(H)histoire. Après la mort de son mari, la veuve d'Ursua quittera les troupes qu'elle accompagnait pour partir seule dans la jungle lors de l'attaque d'un village le long du fleuve. Sous les yeux médusés des soldats affamés, elle suit les pas des aborigènes et s'éloigne, disparaissant enfin dans la nature pour ne plus jamais apparaître à leurs yeux. En refusant de participer plus longtemps à la démence d'Aguirre, elle accomplit l'unique acte sensé du film. C'est aussi une forme de suicide. Alors même que l'équipe de tournage souffrait dans cette forêt, que la production prenait une tournure qui deviendra rapidement légendaire pour l'affrontement entre le réalisateur et son acteur principal, une autre jeune femme, Juliane Koepcke, errait elle aussi seule au milieu de cette jungle. La seule survivante d'un accident d'avion, elle suivait un bras du fleuve dans l'espoir de retrouver son chemin et sa marche solitaire avait pour unique but sa propre survie, un rêve impossible qui pourtant se réalisa. De cet étrange parallèle, Herzog tira près de trente années plus tard Julianes Sturz in den Dschungel, ou sous son titre américain, Wings of Hope, un documentaire fascinant qui, pour de sombres raisons, n'a jamais été diffusé en France, mais que je vous conseille vivement de découvrir. Au final, l'unique clef permettant de comprendre le cinéma d'Herzog, réside très probablement dans son œuvre et la manière dont ses films se renvoient sans fin les mêmes questions, apportant, avec chaque nouvel écho, des éléments de réponses ainsi que de nouvelles interrogations.


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Commenter cet article

Marc Shift 16/01/2012 09:44


C'est vrai qu'on l'oublie trop, mais c'est un réal très interressant.


Sinon si on est pas un minimum lucide sur se qu'on  fait on ne progresse pas ;-)

Marc Shift 14/01/2012 22:01


Oui c'est vu et déjà chroniqué chez nous, mais je préfère Aguirre (alors que le cadre est un peu le même, mais le but est à l'extrème opposé), je suis peut être plus "sensible" à la folie qu'à la
recherche de l'extase artistique pure comme Fitzcarraldo.


J'ai aimé les films, mais par contre je dois dire que mes chroniques ne sont pas trop bonne (pas que je sois excelent, mais là j'aime plus se que je fais et c'est déjà pas si mal...)

Marc 15/01/2012 02:31



C'est vrai que les deux films sont un peu antihtétiques mais on retrouve toujours chez Herzog ce côté extatique. Que ce soit devant l'art ou la nature. J'attends d'ailleurs en frétillant son
Into the Abyss, doc sur le couloir de la mort extrêmement prometteur. Ce type est capable de transcender n'importe quel sujet et est à mon avis l'un des deux ou trois plus grands
cinéastes contemporains. (Et il faut arrêter d'être médisant sur ses propres articles, hein.)



Marc Shift 14/01/2012 08:57


J' ai été grandement fasciné par ce film, les conditions épiques de tournage (rien que le début du film), la portée philosophique....le tout tiré d'une histoire on ne peut plus vrai (limite
encore plus folle que le film). Vraiment un grand film.

Marc 14/01/2012 13:13



T'as vu d'autres films d'Herzog? Si t'as aimé Aguirre, je te conseille Fitzcaraldo.